L’Inversion Morale et l’Effacement des Otages

Une série littéraire du rabbin Mathias Elasri, à partir du thème de l’Indifférence. Troisième et dernier acte (ACTE 1 ACTE 2 )

Ce qui s’est passé dans les semaines suivant le 7 octobre illustre parfaitement ce que Wiesel décrivait : l’indifférence amplifie la douleur des victimes en les oubliant.

Les 240 otages hommes, femmes, enfants, dont le plus jeune n’avait que quelques mois sont devenus presque invisibles dans le discours public. Pendant que des manifestations massives dans les capitales occidentales dénonçaient Israël, combien de manifestants réclamaient la libération des otages ? Combien portaient leurs photos ? Combien criaient leurs noms ?

Cette amnésie sélective n’est pas accidentelle. Elle résulte d’une indifférence morale qui refuse de maintenir les distinctions fondamentales :

  • Entre celui qui attaque des civils délibérément et celui qui se défend
  • Entre celui qui utilise ses civils comme boucliers humains et celui qui avertit les civils avant de frapper
  • Entre celui qui célèbre publiquement le meurtre d’enfants et celui qui pleure ses pertes

Hannah Arendt, dans Eichmann à Jérusalem, a théorisé la banalité du mal[1]. Comment des crimes monstrueux peuvent être commis par des bureaucrates ordinaires qui refusent de penser, qui suivent simplement les ordres. Mais il existe aussi une banalité de l’inversion morale : la facilité avec laquelle des millions de personnes, y compris des intellectuels, des journalistes, des militants des droits humains, ont inversé les rôles de victime et d’agresseur en quelques jours.

Les yeux du monde, comme ceux des portraits de Modigliani, sont devenus vides. Non par manque d’information, les images du 7 octobre étaient disponibles. Non par manque de témoignages, les survivants ont parlé. Mais par un choix délibéré de ne pas voir, de ne pas distinguer, de ne pas maintenir les différences morales fondamentales.

Amedeo Modigliani et le rabbin Mathias Elasri

Le Génocide et le Déni

L’accusation de génocide portée contre Israël mérite une attention particulière, car elle illustre parfaitement comment l’indifférence aux distinctions conduit à l’inversion morale totale.

Un génocide, selon la définition de Lemkin adoptée par la Convention des Nations Unies de 1948, est l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux[2]. L’élément clé est l’intention de destruction du groupe en tant que tel.

Le Hamas possède cette intention à l’égard des Juifs. Sa charte de 1988 l’énonce explicitement, citant un hadith : Le Jour du Jugement ne viendra pas tant que les musulmans n’auront pas combattu les Juifs et ne les auront pas tués.[3] Ses dirigeants ont répété publiquement que leur objectif est l’élimination d’Israël et le meurtre des Juifs. Le 7 octobre n’était pas une aberration, mais l’application cohérente de cette idéologie génocidaire.

Israël, en revanche, ne possède aucune intention de détruire les Palestiniens en tant que groupe. Les faits le démontrent sans ambiguïté :

  • La population palestinienne a quintuplé depuis 1948, passant d’environ 1,4 million à plus de 7 millions[4]
  • Israël compte 2 millions de citoyens arabes (21% de sa population) avec des droits égaux, y compris le droit de vote, la liberté d’expression, et la représentation au Parlement[5]
  • Israël a historiquement accepté tous les plans de partition internationale (1947, Camp David 2000, Annapolis 2008) proposant deux États, tandis que la partie palestinienne les a tous refusés
  • Israël avertit les civils avant les frappes militaires, distribue des tracts, envoie des messages téléphoniques, utilise la technique du « toit frappé » (frappe d’avertissement sans explosif), même au prix de l’efficacité tactique

Selon le droit international des conflits armés, lorsqu’un belligérant utilise délibérément des civils comme boucliers humains (stockage d’armes dans les hôpitaux, écoles, mosquées ; construction de tunnels sous les quartiers résidentiels ; lancement de roquettes depuis des zones densément peuplées), la responsabilité morale des pertes civiles incombe principalement à celui qui les instrumentalise ainsi[6].

Qualifier la campagne militaire israélienne contre le Hamas de génocide n’est pas simplement une hyperbole rhétorique. C’est une inversion morale complète qui :

  1. Banalise les véritables génocides (Shoah, Rwanda, Arménie, Cambodge)
  2. Inverse les rôles entre celui qui possède une intention génocidaire avouée (Hamas) et celui qui se défend contre cette menace
  3. Rend invisible la souffrance réelle des victimes juives du 7 octobre

Le philosophe Pierre-André Taguieff, dans La Nouvelle Judéophobie (2002), analyse comment « l’accusation inversée » fonctionne : accuser les Juifs précisément du crime dont ils ont été les victimes par excellence (le génocide) est une forme particulièrement perverse

L’Antisémitisme Post-7 Octobre : L’Indifférence Devient Violence

L’indifférence morale ne reste jamais purement abstraite. Elle se traduit en actes concrets, en violence réelle.

En France, les actes antisémites ont augmenté de 1 000% dans les semaines suivant le 7 octobre, passant de quelques incidents par semaine à des centaines[7]. Des synagogues ont été vandalisées, des écoles juives menacées, des étudiants juifs harcelés sur les campus, des Juifs agressés dans les rues simplement parce qu’ils portaient une kippa ou une étoile de David.

Au Royaume-Uni, la Community Security Trust a enregistré un nombre record d’incidents antisémites en octobre-novembre 2023[8]. Aux États-Unis, des étudiants juifs ont été contraints de se barricader dans des bibliothèques universitaires tandis que des manifestants scandaient Globalize the Intifada[9].

Cette explosion de violence antisémite n’était pas dirigée contre la politique israélienne. Elle visait les Juifs en tant que Juifs dans la diaspora, souvent sans lien direct avec Israël. Le slogan From the river to the sea, Palestine will be free, scandé lors de manifestations à travers le monde occidental, est un appel explicite à l’élimination d’Israël, le seul État au monde dont l’existence même fait débat[10].

L’indifférence morale rend cette violence possible. Quand on refuse de distinguer entre victimes et agresseurs, quand on efface la réalité du 7 octobre, quand on transforme les massacrés en oppresseurs, alors la violence contre les Juifs devient non seulement acceptable, mais moralement justifiée aux yeux de certains.

Robert Wistrich, dans A Lethal Obsession (2010), documente comment l’antisionisme contemporain fonctionne comme un « permis de haïr » qui permet d’exprimer un antisémitisme ancien sous un déguisement politique moderne[11].

Amedeo Modigliani et le rabbin Mathias Elasri

La Responsabilité Juive : Voir et Témoigner

Le Talmud enseigne :

Quiconque peut protester contre une transgression commise par un membre de sa famille et ne le fait pas est tenu responsable avec sa famille. Quiconque peut protester contre une transgression commise par un concitoyen et ne le fait pas est tenu responsable avec ses concitoyens. Quiconque peut protester contre une transgression commise n’importe où dans le monde et ne le fait pas est tenu responsable avec le monde entier.[12]

Cette responsabilité s’étend au-delà de la simple action. Elle inclut l’obligation de voir, de ne pas détourner le regard, de ne pas fermer les yeux, de maintenir les distinctions morales même quand c’est inconfortable, même quand cela nous isole.

Le Midrash Rabba commente le verset Il appela Moïse : pourquoi le aleph final de Vayikra est-il écrit en plus petit dans le rouleau de Torah ? Pour enseigner l’humilité de Moïse. Mais aussi, selon certains commentateurs, pour nous rappeler que même notre vision la plus claire reste partielle, limitée. Nous ne voyons jamais la totalité. Mais cela ne nous dispense pas de l’obligation de voir ce que nous pouvons voir, avec honnêteté et rigueur[13].

Emmanuel Levinas écrit dans Éthique et Infini :

La relation éthique avec le visage d’autrui est asymétrique en ce sens que je me reconnais responsable d’autrui sans attendre la réciproque.[14]

Cette responsabilité asymétrique s’applique particulièrement aux victimes oubliées, aux otages invisibles, aux massacrés dont le monde refuse de se souvenir.

Notre tâche n’est pas de haïr ceux qui nous haïssent. La tradition juive valorise trop la vie pour cela. Notre tâche n’est même pas nécessairement de convaincre ceux qui refusent de voir, on ne peut forcer personne à ouvrir les yeux. Notre tâche est de témoigner, de maintenir vivante la mémoire de ce qui s’est passé, de refuser l’effacement, de résister à l’inversion morale.

Comme l’enseigne le Psaume :

L’Éternel est dans son temple saint, l’Éternel a son trône dans les cieux ; ses yeux regardent, ses paupières sondent les fils de l’homme.[15]

 Contrairement aux yeux vides de Modigliani, contrairement aux yeux fermés du monde, les yeux de Dieu voient. Et c’est cette vision, cette capacité de distinguer, de discerner, de maintenir les différences morales fondamentales que nous sommes appelés à imiter.

Amedeo Modigliani et le rabbin Mathias Elasri

Rouvrir les Yeux

Les portraits de Modigliani resteront des chefs-d’œuvre de l’art moderne, admirés pour leur beauté formelle et leur sensibilité esthétique. Mais ils peuvent aussi servir de rappel involontaire : des yeux qui ne voient pas, une présence sans engagement, une beauté sans responsabilité.

Le 7 octobre 2023 et ses suites nous ont montré les conséquences concrètes de cette indifférence à l’échelle mondiale. Un massacre oublié en quelques jours. Des otages rendus invisibles. Des victimes transformées en oppresseurs. Une inversion morale si totale qu’elle banalise le terme « génocide » tout en effaçant le projet génocidaire réel du Hamas.

Elie Wiesel, qui a consacré sa vie à témoigner et à lutter contre l’oubli, nous rappelle : Nous devons toujours prendre parti. La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le bourreau, jamais l’opprimé.

Contre les yeux vides de l’indifférence, nous sommes appelés à voir. À maintenir les distinctions morales. À refuser l’équivalence facile. À nous souvenir des noms des victimes et des otages. À témoigner de la vérité, même quand elle est inconfortable, même quand elle nous isole.

Car au final, la question n’est pas seulement ce que nous voyons, mais comment nous voyons – avec quels yeux, avec quelle honnêteté, avec quel engagement moral. Et dans un monde où tant d’yeux restent volontairement vides, choisir de voir clairement devient un acte de résistance spirituelle.

Amedeo Modigliani et le rabbin Mathias Elasri

[1] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal, Paris, Gallimard, coll. « Folio Histoire », 1966 [1963], p. 186-195.

[2] Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies le 9 décembre 1948, article II.

[3]Charte du Hamas (1988), article 7. Texte disponible dans Matthew Levitt, Hamas: Politics, Charity, and Terrorism in the Service of Jihad, New Haven, Yale University Press, 2006, annexes. Également disponible dans la traduction française publiée par le MEMRI (Middle East Media Research Institute).

[4] Palestinian Central Bureau of Statistics, données démographiques 1948-2023 (www.pcbs.gov.ps).

[5] Israel Central Bureau of Statistics, Statistical Abstract of Israel 2023, disponible sur www.cbs.gov.il.

[6] Yoram Dinstein, The Conduct of Hostilities under the Law of International Armed Conflict, Cambridge University Press, 3ᵉ édition, 2016, chapitres 4-5 sur les principes de distinction et de proportionnalité.

[7] Ministère français de l’Intérieur, communiqué de presse du 9 novembre 2023 : Les actes antisémites recensés depuis le 7 octobre s’élèvent à 1 247, soit une augmentation de 1 000% par rapport à la même période en 2022.

[8] Community Security Trust (CST), Antisemitic Incidents Report October-November 2023, disponible sur www.cst.org.uk.

[9] Couverture médiatique : Patrick Kingsley et Anemona Hartocollis, « Antisemitism Rises on U.S. Campuses Amid Israel-Gaza War », The New York Times, 29 octobre 2023 ; Shira Li Bartov, « Jewish students barricade themselves in library as pro-Palestinian protesters swarm Cooper Union », The Times of Israel, 26 octobre 2023.

[10] Jonathan Freedland, « The most lethal phrase in the Middle East », The Guardian, 17 octobre 2023. Voir également David Hirsh, Contemporary Left Antisemitism, Londres, Routledge, 2018, p. 89-102.

[11] Robert Wistrich, A Lethal Obsession: Anti-Semitism from Antiquity to the Global Jihad, New York, Random House, 2010, p. 517-548.

[12] TB Shabbat 54b-55a.

[13] Midrash Rabba, Lévitique 1:1.

[14] Emmanuel Levinas, Éthique et Infini : Dialogues avec Philippe Nemo, Paris, Fayard, 1982, p. 89.

[15] Elie Wiesel, « The Perils of Indifference », op. cit. Citation exacte : « We must always take sides. Neutrality helps the oppressor, never the victim. Silence encourages the tormentor, never the tormented. »

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