Une série littéraire du rabbin Mathias Elasri, à partir du thème de l’Indifférence

Elie Wiesel, survivant de la Shoah et Prix Nobel de la Paix, dans son célèbre discours  The Perils of Indifference (Les Périls de l’Indifférence), prononcé à la Maison Blanche en 1999, déclare avec une clarté déchirante :

D’une certaine manière, être indifférent à cette souffrance est ce qui rend l’être humain inhumain. L’indifférence, après tout, est plus dangereuse que la colère et la haine. La colère peut parfois être créatrice. On écrit un grand poème, une grande symphonie. On fait quelque chose de spécial pour le bien de l’humanité parce qu’on est en colère contre l’injustice […] Mais l’indifférence n’est jamais créatrice.[1]

Cette méditation sur l’indifférence trouve une expression visuelle troublante dans la peinture de Modigliani. Ses portraits représentent des visages aux yeux vides, sans pupilles, sans iris. Des regards qui ne regardent pas. Des yeux qui ne voient pas. Ces œuvres, célèbres pour leur beauté mélancolique et leur style épuré, peuvent aussi être lues comme des métaphores involontaires d’une condition spirituelle : l’indifférence.

Cette lecture trouve une résonance particulière et douloureuse après le 7 octobre 2023, quand le monde a momentanément ouvert les yeux sur l’horreur – le massacre de plus de 1 200 personnes en Israël, des familles brûlées vives, des jeunes massacrés lors d’un festival de musique, des centaines d’otages enlevés à Gaza – avant de refermer ces yeux presque immédiatement. En quelques jours, l’indignation s’est muée en équivalence morale. Les victimes sont devenues invisibles. Les otages ont été oubliés. Et les yeux du monde, comme ceux des portraits de Modigliani, sont redevenus vides.

Par Amedeo Modigliani — Metropolitan Museum of Art : entrée 488903

Modigliani et le Vide

Amedeo Modigliani (1884-1920), peintre et sculpteur italien juif, est célèbre pour ses portraits stylisés de visages allongés, de cous graciles, et surtout, d’yeux sans regard. Dans la quasi-totalité de son œuvre, les yeux de ses sujets sont représentés comme des ovales vides, parfois légèrement teintés, mais toujours dépourvus de pupilles.

Les critiques d’art ont proposé différentes interprétations : une influence de l’art africain, une quête d’universalité au-delà de l’individualité, une intériorité mystique. Le biographe Jeffrey Meyers suggère que ces yeux vides universalisent ses sujets, les transformant de portraits individuels en archétypes humains »[2].

Mais il existe une autre lecture, moins romantique : ces yeux vides représentent l’impossibilité ou le refus de voir. Ils incarnent une présence sans engagement, une existence sans connexion.

Le philosophe Emmanuel Levinas, dans Totalité et Infini (1961), place le visage (panim) et particulièrement le regard au centre de l’éthique. Il écrit :  Le visage est ce qui ne peut être contenu, ce qui nous commande et nous juge[3]. Le regard de l’autre, selon Levinas, est ce qui nous impose une responsabilité incontournable.

Les portraits de Modigliani, dans cette perspective levinassienne, représentent précisément l’inverse : des visages qui ne commandent rien, des regards qui n’interpellent pas. Une beauté qui ne dérange pas, qui ne demande rien. Une esthétique de la non-responsabilité.

Cette lecture n’est pas une critique de Modigliani en tant qu’artiste – son génie technique et sa vision singulière sont indéniables. Mais ses œuvres peuvent être lues, involontairement, comme des métaphores visuelles de l’indifférence : la capacité d’être physiquement présent devant quelqu’un sans vraiment le voir, d’occuper le même espace sans vraiment le rencontrer.

ACTE 2 à suivre dans un prochain article du rabbin Mathias Elasri


[1] Elie Wiesel, « The Perils of Indifference », discours prononcé à la Maison Blanche, Washington D.C., 12 avril 1999. Texte intégral disponible sur le site de l’United States Holocaust Memorial Museum (www.ushmm.org)

[2] Jeffrey Meyers, Modigliani: A Life, Boston, Houghton Mifflin Harcourt, 2006, p. 187.

[3] Emmanuel Levinas, Totalité et Infini : Essai sur l’extériorité, La Haye, Martinus Nijhoff, 1961, p. 213.

Une réponse à « GRAND ANGLE : ACTE 1 – Les Yeux Vides de Modigliani – L’Indifférence après le 7 Octobre »

  1. […] du rabbin Mathias Elasri, à partir du thème de l’Indifférence. Troisième et dernier acte (ACTE 1 – ACTE 2 […]

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