On ne présente pas vraiment Popeck. On le reconnaît. À une silhouette, à un regard, à cette façon unique de laisser venir les mots comme s’ils hésitaient eux-mêmes à exister. Dans SABABA – les fabuleuses chroniques de Moshé Zaoui, il apparaît autrement. Plus proche, presque à voix basse. Il ne joue pas. Il se confie. Avec cette retenue qui le caractérise, sans jamais forcer l’émotion, mais en laissant affleurer quelque chose de plus intime, de plus fragile aussi. Ce moment a une valeur particulière. Parce qu’il révèle ce qui, d’ordinaire, reste en creux dans son travail. Une histoire, une mémoire, une sensibilité que le rire a toujours accompagnée sans jamais la recouvrir. Alors, avant de le retrouver dans cette parole rare, il nous a semblé juste de revenir sur son parcours.   

Chez Popeck, tout commence par une présence. Une silhouette légèrement décalée, un costume qui semble avoir vécu avant lui, un regard qui hésite sans jamais se perdre. Il entre sur scène comme on entre dans une pièce déjà habitée, avec prudence et précision. Très vite, quelque chose s’installe. Une proximité, presque intime.

Son histoire s’enracine dans une époque qui ne laisse personne intact. Enfant de la Seconde Guerre mondiale, il grandit dans un monde fragmenté. Confié à l’Œuvre de secours aux enfants, déplacé, protégé, puis à nouveau déplacé, il apprend à vivre dans les interstices. Sa mère est arrêtée en 1942, internée à Drancy, puis déportée vers Auschwitz où elle est assassinée. Cette absence ne devient jamais un discours. Elle circule autrement, à bas bruit, dans les silences, dans les détours, dans ce qui n’est jamais entièrement formulé.

L’enfance lui laisse des traces discrètes. Une étoile cousue sur un manteau trop petit, des mots qui blessent, une peur qui ne dit pas son nom. Et pourtant, au cœur de cette réalité, surgissent aussi des gestes inattendus. Une concierge qui protège. Un accent parisien qui brouille les pistes et permet de passer entre les regards. Rien n’est jamais figé. Tout oscille. De là naît une forme d’humour qui ne ressemble à aucune autre. Lorsqu’il évoque cette tradition, il se réfère à Albert Einstein avec un sourire en coin, puis à Woody Allen. Une histoire qui contient autre chose qu’elle-même, une compréhension partielle, un sens qui glisse. Chez Popeck, le rire n’est jamais complet. Il laisse une trace, une légère inquiétude, une profondeur inattendue.

Sa formation au Théâtre national populaire lui donne une discipline solide. Il apprend à poser un mot, à retenir un geste, à laisser le silence travailler. Cette rigueur se cache derrière une apparente maladresse. Rien n’est improvisé. Tout est pesé, presque retenu.

Son personnage prend forme à partir d’éléments très personnels. Une gêne d’enfant face à l’accent de son père devient une matière vivante. Une phrase surgit et ne le quitte plus. On n’est pas des sauvages. Derrière l’humour, il y a un retournement. Ce qui était source de honte devient signature. Ce qui faisait obstacle devient langage. Les débuts sont difficiles. On le critique, on le juge, parfois on le rejette. Certains ne comprennent pas cette tonalité, ce mélange d’ironie et de fragilité. Il avance sans se durcir. Avec une constance presque tranquille. Et puis, lentement, le regard change. Le public reconnaît ce qu’il n’avait pas su voir. Une vérité sans emphase.

Ses sketchs deviennent des espaces à part. Celui du café trop cher en est un exemple frappant. Une scène simple en apparence. Un homme face à un prix, face à lui-même. Chaque mot compte, chaque hésitation dit quelque chose de plus vaste. Ce n’est plus seulement une situation. C’est une condition.

Le temps passe et il reste fidèle à cette ligne. Il ne cherche pas à se transformer radicalement. Il approfondit. Il creuse encore. Sa présence s’inscrit dans la durée avec une forme de douceur obstinée. Rien de spectaculaire. Tout dans la continuité. Ce qui touche profondément, c’est cette retenue. Il ne force jamais l’émotion. Il laisse venir ce qui doit venir. Il laisse aussi au public un espace pour respirer, pour compléter, pour ressentir. Dans cet espace, une rencontre se produit, sans bruit. On dit qu’il fait rire. C’est vrai. Mais il fait davantage. Il transforme des fragments de vie en gestes précis, des blessures en nuances, des absences en présence discrète. Il avance avec une délicatesse rare, comme s’il connaissait le poids des choses et la nécessité de les porter sans les alourdir. C’est sans doute là que réside l’attachement qu’il suscite. Dans cette manière de rester à hauteur d’homme, sans jamais chercher à dominer. Juste être là, avec nous.

POPECK L’ENTRETIEN SABABA MEDIAS

SABABA MEDIAS : On parle humour ?

POPECK : Ah l’humour c’est sérieux, on ne rigole pas avec l’humour, surtout l’humour juif.

Qu’est-ce qu’il a de particulier l’humour juif ?

Einstein a répondu à un journaliste qui lui posait la même question : « Je vais vous faire répéter votre question, juste en mettant un seul mot, humour ou juif ». Moi, je citerai volontiers Woody Allen, qui dit que l’humour juif c’est de raconter une histoire qui a un double sens et qu’on ne comprend qu’à moitié. Il y a un autre sujet que je voudrais aborder j’en aurai parlé au moins à la fin.

Dis-moi…

Il y a un bronze du poète Guillaume Apollinaire, à la société des auteurs sur lequel est inscrit : « Quand on a vu la guerre de près. On ne peut que la haïr avec force. »

Moi la guerre je l’ai vu au-dessus de ma tête. C’était presque un jeu, quand j’ai vu descendre des parachutistes en flamme. Enfant j’ai été confié à l’OSE (Œuvre de secours aux enfants) qui m’a placé au Château de Chaumont dans la Creuse, jusqu’à ce que mon père vienne me chercher en 1942. J’avais sept ans quand ma mère a été raflée. Elle s’appelait Esther. Elle a été enfermée à Drancy. Le 22 juin 1942, elle a été déportée par le convoi n°3 et assassinée à Auschwitz (il retient sa respiration).

Tu as porté l’étoile jaune ?

L’étoile juive a été promulguée fin mai 1942. À partir de 6 ans, j’ai porté cette maudite étoile. Et si j’ai bonne mémoire, c’est la concierge de l’immeuble qui me l’a cousue. Une concierge qui nous a sauvés. Qui a sauvé mon père. Elles n’étaient pas toutes antisémites et mon père avait du charme. Il avait eu du succès auprès des femmes. Surtout avec les veuves et avec les concierges. Oui bien entendu j’ai porté l’Etoile jaune. J’ai vécu la haine en tant que gosse, en tant que juif. Un jour un homme a dit à mon père : « Ce n’est pas un juif qui va encore la ramener ». J’ai entendu ça un jour, ce n’est pas un juif qui va encore la ramener.

Après 1942 ?

Retour à l’OSE en novembre 1942, qui me place chez des agriculteurs, à Viarmes jusqu’à la Libération. A la campagne, les Allemands étaient planqués. Ils avaient envie d’être tranquilles à la campagne. Ils n’emmerdaient pas leur monde. Il n’y avait pas de SS. Moi on me traitait de « Parigot tête de veau, parisien tête de chien », mais pas de juif. Je ne représentais pas la caricature du juif, celui qu’on montrait à l’exposition à Paris. J’avais l’accent des titis parisiens. Ça, c’est vrai. Et c’est ce qui m’a sauvé aussi, sûrement.

Tu étais un peu voyou ?

Nous étions tous des caractériels, nous enfants orphelins. D’ailleurs je me suis fait viré de l’école de la rue Louis-Blanc. Je me souviens de ce gars que j’ai un peu cabossé. Il m’avait traité de « sale Blum ». On n’est pas des sauvages, tout de même !

D’où vient cette phrase mythique ?

Ça vient de mon père. J’avais honte de son accent, et chaque fois qu’il demandait des renseignements à quelqu’un, je lui disais : « Mais papa, on n’a pas besoin de se renseigner. C’est un sauvage avec toi, on ne peut parler à personne. » En réalité c’est moi qui étais un sauvage.

Que pensait ton père de ta carrière ?

Mon père n’était pas content au début, comme ma sœur aînée… Tout le monde était mécontent contre moi, même les intellectuels juifs. On disait que je faisais un humour de bas étage. Que je frisais l’antisémitisme. Et que, si ça se trouve, j’étais un goy qui faisait semblant d’être juif. J’en ai entendu de toutes les couleurs. Et puis un jour, on devient ce que je suis devenu par la suite, malgré moi. Et là, la communauté vous reconnaît, tout le monde vous adore. C’est bien. Même les sauvages aiment qu’on les aime, mais chut, il ne faut pas le dire.

POPECK EN DATES

Création du personnage de Popeck à la fin des années 1960

Théâtre et scène

Coralie et Cie, théâtre Sarah-Bernhardt
Pauv’ Papa, théâtre des Bouffes-Parisiens
Ce soir on improvise, théâtre de l’Atelier
L’Idiot, théâtre de l’Atelier

Les Bouches inutiles, Festival de Marjevols
Spectacle au théâtre d’Edgar

Olympia
Théâtre La Bruyère
Palais des Congrès
Casino de Paris

Y’en a encore en réserve, théâtre Rive Gauche
Je reviens, Olympia et tournée

Je râle pour vous !, tournée
C’est la dernière fois !, théâtre du Gymnase, théâtre Daunou, théâtre des Variétés, Festival d’Avignon
En petit comité !, L’Archipel
J’irai jusqu’au bout !, tournée
Même pas mort !, L’Archipel

Fini de rire, on ferme !, Théâtre de Passy

Cinéma

Le Chien fou, Eddy Matalon
Themroc, Claude Faraldo
Les Aventures de Rabbi Jacob, Gérard Oury
C’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule, Jacques Besnard
Cousin, cousine, Jean-Charles Tacchella
Le Guêpier, Roger Pigaut
Les Givrés, Alain Jaspard

T’es folle ou quoi ?, Michel Gérard
Adam et Ève, Jean Luret
Ne prends pas les poulets pour des pigeons, Jean Rollin

Le Pianiste, Roman Polanski
Simon Konianski, Micha Wald
Bas les cœurs, Robin Davis
Beur sur la ville, Djamel Bensalah

SABABA – les fabuleuses chroniques de Moshé Zaoui, Shevaaya

Télévision

Chéri Bibi
Dix de der

Yacafaire la fête

Depuis les années 1970
Captations de spectacles
Nombreuses apparitions dans des émissions de divertissement

Livres

Popeck raconte
On n’est pas des sauvages
Le meilleur de l’humour juif
De qui tu tiens ce don-là ?

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