Une série littéraire du rabbin Mathias Elasri, à partir du thème de l’Indifférence
Le Regard Qui Manque : Théologie de l’oeil
Le judaïsme place le regard au cœur de sa conception de la relation éthique. Dès le premier acte de la Création, Dieu « voit » (va-yar) : Dieu vit que la lumière était bonne.[1] Le verbe hébreu ra’ah (voir) n’est pas seulement une perception passive, mais un acte d’évaluation, de discernement, d’engagement moral.
Cette vision divine n’est pas neutre ou distante. C’est une vision qui distingue, qui sépare, qui juge. Dieu voit la différence entre la lumière et les ténèbres, entre le bien et le mal, entre la justice et l’injustice. La vision biblique est essentiellement discriminante – au sens noble du terme : elle discerne, elle fait des distinctions morales.
À l’opposé, l’indifférence représente l’abolition de cette vision discriminante. Wiesel le dit autrement dans ce même discours :
L l’indifférence est toujours l’amie de l’ennemi, car elle profite à l’agresseur, jamais à sa victime, dont la douleur est amplifiée quand elle se sent oubliée.[2]
Les yeux vides de Modigliani, beaux, certes, mais aveugles, incarnent cette indifférence qui refuse de distinguer, qui refuse de voir les différences morales fondamentales entre agresseur et victime, entre celui qui massacre et celui qui est massacré.
Le prophète Isaïe proclame :
Malheur à ceux qui appellent le mal bien et le bien mal, qui changent les ténèbres en lumière et la lumière en ténèbres[3].
Cette inversion morale commence toujours par un aveuglement volontaire, par des yeux qui choisissent de ne pas voir.

Le 7 Octobre 2023 : Quand le Monde a Ouvert les Yeux… Puis les a Refermés
Le 7 octobre 2023, le Hamas, organisation désignée comme terroriste par l’Union européenne, les États-Unis, le Canada, et de nombreux autres pays[4], a perpétré le massacre le plus meurtrier de Juifs depuis la Shoah. Plus de 1 200 personnes ont été assassinées : des familles brûlées vives dans leurs maisons, des jeunes massacrés lors d’un festival de musique pour la paix, des personnes âgées kidnappées de leurs kibboutzim. Des témoignages et des preuves documentaires ont révélé des viols systématiques utilisés comme arme de guerre, des mutilations, des actes d’une cruauté calculée[5].
Plus de 240 personnes, hommes, femmes, enfants, bébés, personnes âgées, ont été enlevées et emmenées comme otages à Gaza[6].
Pendant environ 72 heures, le monde a ouvert les yeux. Les images étaient trop graphiques, trop horribles pour être ignorées. Les témoignages des survivants, trop poignants pour être niés. Même les médias habituellement prompts à l’équilibre ont momentanément reconnu l’horreur pour ce qu’elle était : un massacre terroriste d’une brutalité inouïe.
Mais dès qu’Israël a commencé à répondre militairement pour neutraliser la menace du Hamas et tenter de libérer les otages, un glissement remarquable s’est opéré. Les yeux du monde, si brièvement ouverts, se sont refermés. Ou plutôt, ils se sont tournés ailleurs, vers un autre narratif.
Les terroristes sont devenus des résistants. Les victimes sont devenues des occupants. La légitime défense est devenue une agression. Et le terme génocide créé par Raphael Lemkin en 1944 pour décrire précisément l’extermination systématique des Juifs d’Europe[7] a été retourné contre l’État juif.
ACTE 3 à suivre dans un prochain article du rabbin Mathias Elasri
[1] Genèse 1:4
[2] Elie Wiesel, « The Perils of Indifference », op. cit.
[3] Isaïe 5:20.
[4] Union européenne, décision 2001/931/CFSP sur l’application de mesures spécifiques en vue de lutter contre le terrorisme ; US Department of State, Foreign Terrorist Organizations ; Public Safety Canada, Listed Terrorist Entities.
[5]Témoignages compilés par l’Israel Defense Forces, vérifiés par Associated Press, Reuters, The New York Times, octobre-novembre 2023. Voir également le rapport de Pramila Patten, Représentante spéciale de l’ONU sur les violences sexuelles dans les conflits, « Conflict-Related Sexual Violence in Israel and the Occupied Palestinian Territory », mars 2024.
[6] Données de l’Israel Defense Forces, mises à jour régulièrement. Au 7 octobre 2023, 240 personnes ont été enlevées. Au moment de la rédaction (avril 2024), environ 130 otages restaient encore détenus à Gaza, certains présumés décédés.
[7] Raphael Lemkin, Axis Rule in Occupied Europe: Laws of Occupation, Analysis of Government, Proposals for Redress, Washington, Carnegie Endowment for International Peace, 1944, p. 79.






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