Plus de cent rôles en cinquante ans, une poignée de mises en scène, des textes de Racine récités à seize ans dans une troupe amateur, et pour finir un narrateur qui prête sa voix à la mémoire d’un peuple. Peu d’acteurs français peuvent revendiquer un parcours aussi large, aussi ancien, aussi fidèle à une seule ligne de conduite : jouer pour transmettre.

Adolescent parisien, il découvre le théâtre à seize ans et s’y jette sans réserve, dévorant Corneille, Molière, Beaumarchais dans une troupe amateur. Le Conservatoire national supérieur d’art dramatique l’admet peu après. Il en sort en 1973 avec le premier prix, ce qui lui ouvre directement les portes de la Comédie-Française. Sept années durant, il y façonne ce qui deviendra sa signature : une diction d’une clarté rare, une science du silence que peu d’acteurs de sa génération maîtriseront aussi bien.
Le cinéma le happe en 1978. Élie Chouraqui lui offre, dans Mon premier amour, son premier grand rôle face à Nathalie Baye et Anouk Aimée. La machine s’emballe aussitôt : quatre, parfois cinq films par an, une cadence que peu de comédiens ont soutenue aussi longtemps. Alexandre Arcady devient son complice de toujours, celui avec qui il tourne Le Grand Pardon, Le Grand Carnaval, L’Union sacrée, Pour Sacha, Le Grand Pardon II, Entre chiens et loups, une fidélité de plus de quarante ans qui traverse les modes et les générations de spectateurs.

Avec Christine Pascal, il trouve un autre registre, plus intérieur, plus âpre, couronné par une nomination au César du meilleur acteur pour Le Petit Prince a dit et un prix d’interprétation au festival de Montréal. Henri Verneuil, en fin de carrière, choisit son visage pour porter ses propres souvenirs d’enfance dans Mayrig et 588, rue Paradis, deux films où Berry incarne une mémoire qui n’est pas la sienne mais qu’il fait sienne à l’écran.

Puis vient l’époque du rire, où il révèle une autre facette de son talent, une capacité à désarmer le public avec la même précision qu’il employait pour l’émouvoir. Pédale douce, Un grand cri d’amour, Quasimodo d’El Paris le rapprochent de Patrick Timsit, complicité qui le pousse, en 1999, à passer de l’autre côté de la caméra.

L’Art (délicat) de la séduction marque ses débuts de réalisateur et révèle une jeune inconnue nommée Cécile de France. Suivent Moi César, 10 ans ½, 1m39, puis un virage inattendu vers le thriller psychologique avec La Boîte noire, où José Garcia et Marion Cotillard trouvent leurs premiers grands rôles dramatiques. Il enchaîne avec L’Immortel, face à Jean Reno, puis La Petite fille de Monsieur Linh, aux côtés de Gérard Depardieu. Un acteur devenu metteur en scène, capable de révéler les autres autant que de se révéler lui-même.

En 2012, le tournage d’Avant l’hiver le réunit avec Daniel Auteuil. Les deux hommes s’entendent si bien qu’il décide de monter une pièce avec lui. Nos Femmes, d’après Éric Assous, triomphe au Théâtre de Paris pendant près de cinq mois et décroche le Globe de cristal de la meilleure pièce en 2014. Il en tirera, plus tard, une adaptation cinématographique, bouclant la boucle entre les deux scènes qui l’ont façonné.

Cette trajectoire, cinquante ans de scènes et de plateaux, prend aujourd’hui une direction différente. Il devient le narrateur de Sababa, Les Fabuleuses Chroniques de Moshe Zaoui, un documentaire ambitieux, pas un film de studio ni une fiction réglée d’avance. C’est une œuvre née dans l’urgence du réel, au lendemain du 7 octobre 2023, qui suit des femmes et des hommes ayant choisi de continuer à filmer, à écrire, à témoigner, quand tant d’autres se taisent. Un film construit à hauteur de visages, de collectifs, de familles d’otages dont aucun mot ne saurait cerner l’abîme.

Dans cette matière brute, où l’émotion pourrait à chaque instant faire basculer le récit vers le pathos ou la démonstration, Richard Berry occupe une place que peu d’acteurs auraient su tenir. Il n’y est pas seulement une voix off qui commente de loin. Il apparaît à l’écran, il écoute, il accompagne, jusqu’à cette scène où il assiste, dans la grande synagogue de la Victoire, à un échange entre Moshé Zaoui et le Rabbin Moshe Sebbag. Sa présence donne au film ce qu’un document brut n’obtient jamais seul : une ligne, une respiration, une architecture. La presse présente lors de la première mondiale à Cannes, le 14 mai 2026, ne s’y est pas trompée, saluant dans le comédien « la colonne vertébrale narrative qui relie les strates du film » (Tribune Juive).

Ce que Berry apporte tient moins à l’emphase qu’à la retenue. Là où d’autres auraient surjoué l’indignation, il choisit la nuance, l’écoute, le silence habité, cette économie de gestes qui a fait toute sa réputation depuis la Comédie-Française. Une productrice du film résumait, à l’issue du tournage, ce que chaque prise avec lui représentait : « une leçon de cinéma » (Dreuz). Le documentaire, grâce à cette sobriété, échappe au manifeste et devient une traversée, où chaque regard pèse sa part de vérité. Berry y prononce d’ailleurs lui-même le titre du film, presque en passant : Sababa, ça veut dire cool, avant d’assombrir sa voix, quelques scènes plus loin, pour évoquer les crimes récents liés à la haine antisémite.

Un dernier fait, presque invisible pour qui ne le cherche pas, referme la boucle avec élégance. En 1982, sur le tournage du Grand Pardon, premier grand rôle de Richard Berry au cinéma, travaillait déjà le groupe ADAMA, fondé par les frères Zaoui. Quarante-quatre ans plus tard, c’est cette même musique, portée par la même famille, que l’on retrouve dans Sababa. Rien n’avait été prévu entre ces deux dates. C’est peut-être ce qui donne à la coïncidence plus de poids qu’un symbole construit exprès : elle appartient au hasard des plateaux avant d’appartenir au sens qu’on peut, aujourd’hui, choisir d’y lire.
Sababa, Les Fabuleuses Chroniques de Moshé Zaoui sort en salles le 7 octobre 2026.
Rachel A. Silberman






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