Andrzej Duda a signé le certificat le 4 mars 2025, à New York, dans la mission polonaise auprès des Nations unies. Jesse Eisenberg est devenu polonais ce jour-là. L’acteur avait joué Mark Zuckerberg quinze ans plus tôt dans The Social Network, il écrit et réalise depuis, et sa famille vivait à Krasnystaw, une petite ville de la région de Lublin, jusqu’à la guerre. Ceux qui y sont restés ont été assassinés. Ceux qui sont partis à temps, en 1938, ont refait leur vie à New York et n’ont plus voulu entendre parler de la Pologne. Leur descendant a monté un dossier pour reprendre ce qu’ils avaient laissé, et l’a obtenu.

Aucune faveur là-dedans. La loi reconnaît la citoyenneté aux descendants directs de ceux qui sont nés dans le pays ou s’y trouvaient après janvier 1920, dès lors qu’ils n’en ont jamais été déchus. Sa grand-tante Doris remplissait la condition. Krasnystaw l’avait d’ailleurs fait citoyen d’honneur l’année précédente, par vote du conseil municipal.

Entre-temps, Eisenberg avait tourné A Real Pain. Deux cousins juifs américains partent en Pologne après la mort de leur grand-mère, rescapée de la Shoah. Ils font le circuit mémoriel, celui que des milliers de familles empruntent chaque année, avec le bus, le guide, les inconnus assis à côté, le camp au bout du parcours. Le sujet du film est leur incapacité à éprouver ce qu’on attend d’eux sur ce terrain. Kieran Culkin y a gagné l’Oscar du second rôle. Eisenberg, nommé au scénario original, ne l’a pas eu.

Le scénario venait de chez lui. Doris naît à Krasnystaw, quitte la Pologne en 1938, meurt à New York en 2019, à cent six ans. Elle a largement élevé son petit-neveu et ne lui a jamais dit que du bien des Polonais ni de ce qu’elle avait vécu parmi eux. Les cousins, les oncles, tous ceux qui étaient restés, tués. Son grand-père, né américain, n’en a jamais soufflé un mot à son propre fils. Une seule personne de la famille a traversé la guerre en Pologne, s’est installée à Szczecin, et y est morte du Covid, il y a quelques années à peine.

Il avait dix-neuf ans quand cette histoire a commencé à le tenir. Il rendait visite à sa tante chaque semaine, et cherchait dans ce qu’elle racontait quelque chose de plus vaste que sa propre vie d’adolescent new-yorkais. Le film est arrivé vingt ans plus tard, tourné dans les villes mêmes d’où venaient les siens, Lublin, Varsovie, Krasnystaw, Kraśnik, Radom, avec de l’argent de l’Institut du film polonais. À la première varsovienne, en novembre 2024, il l’a qualifié de lettre d’amour à la Pologne. Radosław Sikorski, ministre des Affaires étrangères, a salué de son côté une œuvre ancrée dans l’histoire polonaise et dans l’héritage juif du pays.

Le jour de la cérémonie, il a expliqué que sa famille avait vécu là-bas bien plus longtemps qu’à New York, et que deux malheurs s’étaient succédé. La fin atroce de cette présence. Puis le fait que plus personne, chez les siens, n’ait éprouvé ensuite le moindre lien avec ce pays.

Reste une scène, antérieure à tout le reste. En 2008, Eisenberg part en Pologne avec sa femme. Il a promis à Doris de photographier la maison de Krasnystaw. Il la trouve, il la photographie. Et il ne ressent rien. Il l’a raconté plusieurs fois depuis, sans chercher à l’arranger, disant son étonnement de n’avoir aucun lien avec cet endroit. Dix-sept ans ont passé. Il est américain et polonais.

Rachel A. Silberman

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