Au sixième jour de la guerre avec l’Iran, en juin 2025, une infirmière traverse à vive allure le parking souterrain de l’hôpital Hadassah d’Ein Kerem, à Jérusalem. En quelques jours, le niveau de stationnement est devenu méconnaissable. Moniteurs, appareils de radiologie mobiles, douches portatives pour les patients en fauteuil. Dans un coin, des lits neufs empilés, au cas où il faudrait s’agrandir. Onze unités de soins de ce type ont été montées à la hâte sur le campus, dans des bureaux de médecins, dans une salle d’attente de bloc reconvertie pour les nouveau-nés, partout où l’on estimait pouvoir tenir sous les missiles.
À l’autre bout de la ville, sur le mont Scopus, l’hôpital souterrain était prêt depuis vingt mois. Yoram Weiss, qui dirige l’organisation, raconte que la construction a commencé la nuit même du 7 octobre 2023, dans le parking encore inachevé du centre de réadaptation Gandel, avec l’idée que le pays aurait à soigner sous la menace. L’installation a été équipée en deux semaines, puis elle est restée vide. Le personnel l’avait surnommée l’hôpital Dieu-nous-en-préserve.
Cette manière de faire a des antécédents précis dans la maison.
Hadassah a été fondée à New York en 1912 par un cercle de femmes juives américaines. La première équipe envoyée en Palestine ottomane comptait deux infirmières, Rose Kaplan et Rachel Landy, arrivées en 1913. Elles ont ouvert une petite station de santé à Jérusalem, y ont pris en charge des accouchements et se sont attaquées au trachome, une infection oculaire qui rendait aveugle.
En 1921, une autre infirmière américaine, Bertha Landsman, ouvre la première station permanente de protection infantile, Tipat Halav, goutte de lait. Le principe consistait à recevoir les mères et à se rendre chez elles. Le succès pousse l’organisation à étendre le dispositif et à faire livrer du lait pasteurisé aux familles démunies par ce que la maison appelait le donkey express, un âne portant l’enseigne peinte sur son bât, de porte en porte dans Jérusalem. Ces stations ont été transférées plus tard aux autorités, et le ministère israélien de la Santé a gardé le nom.

L’organisation a construit pendant vingt ans des dispensaires, des hôpitaux à Tel Aviv, Haïfa, Tibériade et Safed, tous cédés ensuite aux municipalités, ainsi qu’un centre de santé ouvert en 1929 à Jérusalem, dont l’intitulé d’origine précisait qu’il accueillait tout le monde sans distinction d’origine ni de religion. Le grand bâtiment universitaire du mont Scopus n’arrive qu’en 1939. Il fonctionnera neuf ans.
Le 29 avril 1948, la présidente de l’organisation écrit depuis le 1819 Broadway, à New York, à Ralph Bunche, secrétaire principal de la Commission des Nations unies pour la Palestine. Elle reproduit le câble reçu de Jérusalem seize jours plus tôt. Neuf heures trente, le 13 avril, dix véhicules du convoi Hadassah attaqués à Sheikh Jarrah par mines, bombes, mortiers, balles, bouteilles Molotov, pièges routiers.

Le convoi montait ravitailler l’hôpital, coupé du reste de la ville. La route faisait moins de trois kilomètres et traversait un quartier arabe. La police britannique avait donné son assurance habituelle que la voie était dégagée, et le poste militaire chargé de la sécuriser se trouvait à moins de deux cents mètres. Des véhicules militaires passent à treize heures, puis à quatorze. Chaim Yassky, ophtalmologue devenu directeur de l’hôpital en 1931 après avoir dirigé les campagnes contre le trachome, les hèle depuis l’ambulance blanche. Une balle ricoche à l’intérieur vers 14h30 et le tue.
La lettre à Bunche parle de soixante-seize morts. Les décomptes établis ensuite retiennent soixante-dix-huit, parfois soixante-dix-neuf en incluant un soldat britannique. La plupart des corps avaient brûlé dans les autobus incendiés.
Selon l’historien Georges Bensoussan, les meurtriers ont photographié les cadavres démembrés des victimes du convoi sanitaire du 13 avril 1948, et ces clichés ont ensuite été reproduits et vendus sous forme de cartes postales à Jérusalem. Il souligne que ces faits, ignorés du public occidental, appartiennent à la mémoire collective israélienne, et qu’ils expliquent en partie l’écart de perception entre Israéliens et Occidentaux après le 7-Octobre.
L’hôpital, désormais isolé, doit être évacué. Sept cents membres du personnel et patients quittent le mont Scopus, alors que trois cents malades et blessés se trouvent déjà à la charge de l’organisation. Le bâtiment restera vide dix-neuf ans.

Il fallait continuer quelque part. Hadassah installe des structures provisoires dans Jérusalem, dans des devantures de magasins, des bibliothèques, des usines, des immeubles de bureaux, un couvent, et jusque dans un appartement privé. Les infirmières changent les pansements à genoux sur les sols de pierre. Des étagères qui servaient à stocker des pommes de terre deviennent des lits.

Le 29 août de la même année, l’organisation ouvre un centre civil de réadaptation, créé par le docteur Emil Adler pour prendre en charge les blessés une fois sortis d’hôpital, à un moment où rien n’existait pour eux. Kinésithérapeutes, ergothérapeutes, neurologues et orthopédistes y travaillent ensemble. Le centre fermera six mois plus tard, faute de financement.

L’improvisation dure jusqu’au 6 juin 1961, date à laquelle le nouveau campus d’Ein Kerem, à l’ouest de la ville, reçoit ses premiers patients. Marc Chagall achève l’année suivante les douze vitraux de sa synagogue.

Le mont Scopus revient après la guerre de juin 1967. Charlotte Jacobson, présidente nationale de l’organisation, monte récupérer les clés du bâtiment. Il faudra encore huit ans avant qu’il rouvre aux malades.
La guerre avec l’Iran avait commencé quelques jours avant la scène du parking. Le 13 juin 2025 à trois heures du matin, les téléphones israéliens ont émis l’alerte annonçant des tirs de missiles imminents. Les patients des deux campus ont été descendus dans les niveaux protégés, unité de réanimation néonatale comprise. À Ein Kerem, une petite fille opérée la veille a été transportée onze étages plus bas, où elle est restée près de deux semaines. Sur le mont Scopus, l’hôpital souterrain du centre Gandel, prêt depuis vingt mois et jamais utilisé, a reçu ses premiers malades. Ils venaient du sud, transférés après qu’un missile eut frappé l’hôpital Soroka de Beersheba.
Un second conflit avec l’Iran, au printemps 2026, a imposé la même manœuvre, plus longue que la précédente et avec Jérusalem davantage visée. Une centaine de patients en sous-sol au mont Scopus, autant à Ein Kerem. Moshe Simons, interniste de garde en bas, raconte que la descente avait demandé huit heures la première fois et nettement moins la seconde, l’établissement ayant entre-temps déterminé quel service irait où. Il décrit aussi ce que vaut un hôpital installé dans une salle unique, les lits séparés par des rideaux, le couloir central trop étroit pour faire passer les appareils, l’éclairage faible et l’air qui ne se renouvelle pas.
L’infirmière du sixième jour, elle, traversait toujours son parking à vive allure, entre les moniteurs et les douches portatives. Dans un coin, les lits neufs attendaient qu’on ait besoin d’eux.
Eden Levi Campana
HADASSAH, UN SIÈCLE D’ENGAGEMENTS
1918
Hadassah, l’Organisation des femmes sionistes d’Amérique (HWZOA), envoie 44 personnels médicaux en Palestine. Ouverture de la première École de Formation d’Infirmières dans le bâtiment Rothschild à Jérusalem.
1922
Première promotion des 22 infirmières formées en Israël. Ouverture de Centres Tipat Halav pour la santé des nourrissons. Ouverture de Centres de soins à Tel Aviv, Haïfa et Beersheba.
1929
Lors du massacre de Hébron, la clinique Hadassah de la ville est détruite. Des programmes Rosh Ha’ayin, Safed, Tibériade et ailleurs dans le pays.
1934
Pose de la première pierre de l’Hôpital Universitaire Rotschchild Hadassah par Henrietta Szold et les leaders du Yishuv sur le mont Scopus.
1939
Ouverture de l’Hôpital Universitaire Hadassah, l’installation médicale la plus moderne du Moyen-Orient.
1952
Pose de la première pierre du Campus Ein Kerem à Jérusalem-Ouest.
1953
Ouverture de l’École Dentaire Hadassah de l’Université Hébraïque.
1959
Première opération à coeur ouvert en Israël.
1961
Inauguration de l’Hôpital Universitaire Hadassah Ein Kerem.
1962
Marc Chagall achève les 12 vitraux pour la synagogue Abbell d’Ein Kerem.
1964
Premier double pontage en Israël.
1967
Guerre des Six-Jours. Israël retrouve un accès complet au mont Scopus, et l’Organisation des femmes sionistes Hadassah décide de reconstruire l’Hôpital endommagé en 1948.
1968
Pose de la première pierre de l’Institut d’Oncologie Moshe Sharett à Ein Kerem.
1969
Ouverture des premiers Services d’Urgence 24 heures /24 pour les problèmes respiratoires et coronariens, les brûlures et la traumatologie.
1970
Premier système informatisé des patients en Israël.
1973
Après la guerre de Yom Kippour, les soldats sont traités à l’Hôpital Hadassah dans les Services de Rééducation de renommée mondiale.
1974
Programme de formation pour le personnel médical juif russe arrivant en Israël. Ouverture de l’École d’ergothérapie de l’Université Hébraïque.
1975
Création de la première licence universitaire pour le personnel infirmier. Ouverture du nouvel Hôpital Universitaire Hadassah sur le mont Scopus.
1983
Naissance du premier bébé-éprouvette d’Israël.
1984
Ouverture de 17 nouvelles salles d’opération à Ein Kerem.
1986
Première opération réussie de transplantation cardiaque en Israël.
1988
Le premier contingent de bénévoles médicaux de Hadassah se rend à Kinshasa, au Zaïre, pour la construction d’un hôpital avec l’aide de Hadassah.
1991
Hadassah soigne les juifs éthiopiens qui arrivent en Israël à la suite de l’Opération Salomon. Ouverture de la première Unité de Traumatologie et Médecine d’Urgence.
1992
Première greffe coeur poumons en Israël.
1997
Ouverture du Pavillon de la Mère et l’Enfant.
2004
Ouverture à Ein Kerem du Centre de Médecine d’Urgence Judy et Sidney Swartz.
2005
L’Hôpital Hadassah de Jérusalem est proposé pour le Prix Nobel de la Paix.
2007
Le Pavillon de la Mère et l’Enfant à Ein Kerem prend le nom de Charlotte R. Bloomberg.
2012
Ouverture à Ein Kerem de la Tour-Hôpital Sarah Wetsman-Davidson.
2019
Pose de la première pierre du Centre de Rééducation à Mont-Scopus. Ouverture de l’Institut Wohl pour la Médecine Translationnelle. L’Hôpital Hadassah en première ligne des efforts d’Israël pour contenir la pandémie de COVID-19.
2020
L’emblématique bâtiment rond du Campus Ein Kerem fait l’objet d’une rénovation totale et prend le nom d’Alberto et Vicky Saba.
2021
Envoi d’une délégation en Argentine pour aider à vaincre le Covid-19. Création du 1er Hôpital Hadassah en Amérique Latine à Bosque Real (Mexique). La famille Gandel effectue le plus gros don jamais fait à Hadassah et donne son nom au Centre de Rééducation de Mont Scopus.
2022
Hadassah envoie une mission humanitaire en Pologne pour soigner les réfugiés ukrainiens traversant la frontière ukraino-polonaise.
2023
Hadassah envoie une délégation humanitaire et médicale en Turquie suite au séisme du 6 février pour retrouver les disparus et soigner les blessés.
2024
Hadassah inaugure le Centre de Rééducation Gandel avec un an d’avance afin de prodiguer les meilleurs soins possibles aux victimes du 7 octobre 2023
2025
Hadassah déploie une équipe médicale en Jamaïque, composée d’une dizaine de médecins et infirmiers, suite au passage de l’ouragan Melissa






Laisser un commentaire