Bangkok, Tokyo, Séoul… Après un mois passé en Israël, mon voyage en Asie aurait pu ressembler à un changement total de décor. Pourtant, à plusieurs milliers de kilomètres de Jérusalem, j’ai retrouvé à chaque étape quelque chose d’étrangement familier : une porte, une mezouza et, derrière, un Beth Habad. Une expérience personnelle qui raconte surtout la puissance d’une intuition née il y a plusieurs décennies à Brooklyn : envoyer des hommes et des femmes partout où un Juif pourrait un jour avoir besoin d’eux.
Il y a quelque chose d’assez déroutant à quitter Israël après un mois, à traverser plusieurs fuseaux horaires, à atterrir en Thaïlande puis au Japon et en Corée du Sud, et à retrouver, presque à chaque étape, un endroit où l’on vous dit simplement : « Shalom, entrez. » Pas besoin de carte de membre, de recommandation ou de raconter sa vie. On pousse une porte et, soudain, Bangkok, Tokyo ou Séoul semblent un tout petit peu moins loin de la maison.

C’est exactement ce qui m’est arrivé cet été. Après Israël, j’ai poursuivi mon voyage en Asie et j’ai eu l’occasion, à plusieurs reprises, de me rendre dans des Beth Habad. Les villes changeaient, les langues changeaient, la nourriture évidemment aussi, mais quelque chose restait étonnamment identique : cette sensation d’être attendu alors même que personne ne savait que vous alliez arriver. Il y a là un paradoxe presque magnifique. Vous pouvez être à des milliers de kilomètres de chez vous, ne connaître personne dans la ville et découvrir qu’une famille que vous n’avez jamais rencontrée auparavant a organisé une partie de sa vie pour que, précisément, vous ne soyez jamais complètement seul.

Parce que derrière cette scène répétée aux quatre coins du monde se trouve une idée qui, lorsqu’on y réfléchit, était extraordinairement ambitieuse. Le Rabbi de Loubavitch, Menachem Mendel Schneerson, avait compris bien avant la mondialisation telle que nous la connaissons qu’une communauté ne pouvait plus seulement attendre que les Juifs viennent à elle. Il fallait aller vers eux. Envoyer des émissaires, les shlouhim, parfois dans des endroits où la communauté était minuscule, parfois là où elle n’existait presque pas, avec une mission finalement très simple : être présents.
Aujourd’hui, cette présence dessine une géographie juive parallèle à celle des guides touristiques. On cherche son hôtel, son restaurant, son vol… et parfois son Beth Habad. New York évidemment, Miami, Paris ou Tel-Aviv, mais aussi Bangkok, Tokyo, Séoul, Katmandou, des îles perdues, des villes universitaires, des destinations de vacances ou des territoires où l’on ne s’attendrait jamais à trouver une vie juive organisée. Et derrière chaque adresse, il ne faut jamais oublier qu’il y a généralement une histoire humaine : celle d’un couple qui a quitté son environnement, parfois sa famille et son confort, pour s’installer à des milliers de kilomètres avec ses enfants et construire quelque chose à partir de presque rien.
C’est probablement cela qui m’a le plus marqué au fil de ce voyage. On parle souvent des Beth Habad à travers ce qu’ils offrent : un office, un repas de Shabbat, de la nourriture casher, une aide pratique, une fête, une rencontre. Mais on parle moins de ceux qui sont derrière la porte. Ces familles d’émissaires deviennent à la fois rabbins, organisateurs, enseignants, cuisiniers, psychologues improvisés, guides locaux et parfois même services d’urgence communautaires. Vous avez perdu votre passeport ? Ils connaissent quelqu’un. Vous cherchez où manger casher ? Ils savent. Vous êtes seul pour Shabbat ? Une chaise apparaîtra probablement quelque part. Vous traversez simplement une période où vous avez besoin de parler ? Il y aura souvent un café et quelques minutes pour vous.

Pratiquant, traditionnel, totalement éloigné de la religion, touriste de passage, expatrié depuis vingt ans ou étudiant avec un sac à dos : la porte est théoriquement la même. C’est peut-être même l’une des raisons du succès phénoménal de ce réseau. Habad a compris quelque chose d’essentiel sur le judaïsme contemporain : l’appartenance précède parfois la pratique. On peut entrer simplement parce qu’on cherche un visage familier et ressortir après avoir partagé un repas, allumé une bougie ou discuté pendant une heure. Sans forcément avoir décidé quoi que ce soit.
Pour un Français, l’expérience est d’autant plus frappante. Nous avons l’habitude d’imaginer la communauté à travers des institutions, des bâtiments, des organisations établies. Avec les Beth Habad, la logique paraît différente : la communauté commence souvent par une personne. Un rabbin et son épouse arrivent, ouvrent leur maison, installent une table, accueillent les premiers visiteurs et, progressivement, quelque chose se construit autour d’eux. Ce n’est pas toujours spectaculaire. C’est même souvent l’inverse. Mais quelques années plus tard, cette petite présence peut être devenue un point de repère pour des milliers de personnes.

La puissance du Rabbi n’est donc peut-être pas là où on l’imagine. Elle n’est pas seulement dans les images, dans les discours ou dans le souvenir d’un homme disparu en 1994. Elle est dans cette capacité assez extraordinaire à continuer d’agir à travers des milliers de personnes qui, souvent sans l’avoir jamais rencontré, ont choisi de consacrer leur existence à poursuivre sa mission. Le Rabbi n’a évidemment jamais utilisé WhatsApp, Google Maps ou Instagram. Pourtant, son réseau semble avoir été conçu pour notre époque : mondial, décentralisé, réactif et profondément humain.
Il suffit finalement de vivre l’expérience pour le comprendre. Après un mois en Israël, puis la Thaïlande, le Japon et la Corée du Sud, j’ai changé de pays, de monnaie, de langue et de culture. Mais à plusieurs reprises, j’ai retrouvé la même mezouza sur une porte, les mêmes mots, parfois les mêmes chants et surtout cette même façon de vous faire comprendre que vous étiez chez vous sans réellement être chez vous.
Dans un monde où l’on parle beaucoup de réseaux, celui-ci est peut-être l’un des plus singuliers. Il ne transporte ni données, ni marchandises, ni capitaux. Il transporte de la présence. Il relie Brooklyn à Bangkok, Miami à Tokyo, Paris à Séoul et Israël au reste du monde par quelque chose d’extrêmement simple : une porte qui reste ouverte.
Voilà peut-être la vraie « Rabbi Power ». Vous pouvez aller presque au bout du monde. Quelqu’un a pensé à arriver avant vous.
Xavier Taquillain est journaliste et correspondant spécial de Sababa aux États-Unis. Entre New York, Miami et les terrains où se jouent les grandes mutations, il décrypte avec un regard libre les enjeux économiques, énergétiques, politiques et culturels qui façonnent l’Amérique d’aujourd’hui. Ses chroniques mêlent business, coulisses du pouvoir, scènes de vie et conversations avec ceux qui font bouger les lignes, dans un esprit à la fois analytique et résolument Sababa.





Laisser un commentaire