Un ami yéménite joue Habib Galbi à sa grand-mère à Sanaa. La vieille femme écoute, ferme les yeux, dit que ça lui rappelle les filles du Haraz, ce coin de montagne à l’ouest de la capitale. Elle demande c’est qui. Son petit-fils hésite. C’est un groupe israélien. Trois soeurs juives du Néguev, qui n’ont jamais mis les pieds au Yémen, qui chantent en arabe yéménite avec des arrangements hip-hop et electro. La grand-mère hausse les épaules. « Beau son. » Voilà peut-être la meilleure définition de ce que la musique mizrahi est en train de proposer au Monde.
Dans les années 1950, des centaines de milliers de Juifs d’Irak, du Yémen, du Maroc, d’Egypte, de Tunisie arrivent en Israël. Ils ont grandi avec l’oud, la darbouka, les gammes arabes, les chants liturgiques que leurs mères passaient de fille en fille depuis des siècles. Le gouvernement israélien de l’époque a une idée claire du son que doit avoir le nouvel Etat hébreu. Ce son-là n’en fait pas partie. La radio nationale refuse de diffuser ces musiques. « Trop arabe », dit-on pudiquement. Les producteurs détournent le regard. Alors la musique prend une autre route. Les cassettes. Copiées à la main, vendues dans les gares de bus, les épiceries des quartiers populaires de Tel Aviv, les marchés de Jaffa. Une industrie parallèle, invisible, qui touche la moitié du pays que les radios officielles ignorent.
Zohar Argov grandit à Rishon LeZion dans une famille yéménite. Voix nasillarde, aiguë, déchirante. En 1982, au Festival de la Chanson Orientale, il interprète HaPerah BeGani. Le lendemain, il est partout. Il meurt à 32 ans, surnommé « le roi de la musique mizrahi », peut-être le chanteur le plus respecté de tout le Proche-Orient, y compris dans des pays qui ne reconnaissent pas Israël.
En face, Ofra Haza, même génération, même quartier d’Hatikva, même famille yéménite. En 1984 elle interprète Yemenite Songs, l’Europe l’adopte, elle se retrouve sur des scènes de jazz américaines à chanter en arabe yéménite et personne ne lui demande de traduire. En 2023, une startup israélienne les a fait chanter ensemble grâce à l’IA pour la première fois. Les deux sont morts depuis des décennies. Les familles ont dit oui.
Hanan Ben Ari porte la kipa. Il a sept enfants. Il vit à Pardes Hanna, petite ville entre Tel Aviv et Haïfa. Sa musique rappelle Alicia Keys et Hozier, il le dit lui-même. Hanan Ben Ari est l’un des artistes israéliens les plus écoutés de sa génération, et son public n’est pas religieux. Laïcs, Mizrahim, Russes, Arabes israéliens : à ses concerts, tout Israël se retrouve dans la même salle.
Ishay Ribo fait la même chose. Né à Marseille en 1989 de parents marocains et algériens, juif orthodoxe qui apprend au kollel entre deux tournées mondiales, il est devenu le premier artiste israélien à se produire au Madison Square Garden en septembre 2023. Il y est retourné en septembre 2024, salle comble, avec Idan Raichel et Eviatar Banai en invités. Les tzitzit qui dépassent du pantalon, les 20 000 spectateurs qui chantent en hébreu à New York. Le JTA a titré « un concert d’Ishay Ribo devient un moment d’éveil juif ».
Eden Ben Zaken, père marocain, mère polonaise, née à Jérusalem en 1994, style mizrahi pop, influences Eyal Golan et Beyoncé dans la même phrase, 29 millions de vues sur Brechvot Shel Tel Aviv, contrat Atlantic Records en 2024, premier single en anglais en 2025 avec un producteur suédois lauréat d’un Grammy.
Omer Adam remplit le Madison Square Garden en octobre 2025, 20 000 places, Sofia Vergara dans le public. Moshe Peretz, père irakien, mère marocaine, tourne en Europe et aux États-Unis. Noa Kirel joue au Madison Square Garden en juin 2024. Ce n’est plus une tendance. C’est un mouvement.
Ce que ces artistes ont en commun ? Aucun ne ressemble à l’autre. Hanan Ben Ari est religieux et soul. Ishay Ribo est orthodoxe et séfarade. Eden Ben Zaken est métissée et pop. Omer Adam est mizrahi et mainstream. Ce qu’ils partagent ? Une culture musicale ancrée dans les racines orientales et méditerranéennes du judaïsme israélien, et une capacité à la faire circuler hors des frontières sans traduction. Leur public en diaspora ne vient pas chercher de l’exotisme. Il vient chercher quelque chose qui lui appartient. Le franco-marocain de Sarcelles ou le séfarade de Brooklyn connaît ces mélodies depuis l’enfance, dans les mariages, les synagogues, les salons du vendredi soir. Entendre ça sur une scène de 20 000 places à New York ou au Théâtre Mogador à Paris, c’est une autre expérience. C’est sa propre culture qui lui revient amplifiée.
Ce que ça dit de ce moment ? Depuis octobre 2023, quelque chose a changé dans la façon dont les Juifs du monde entier se rapportent à leur identité. Les inscriptions dans les écoles juives aux États-Unis ont progressé de 7,5 % en quatre ans. La fréquentation des événements culturels juifs augmente. Et la musique israélienne, portée par des artistes qui assument pleinement leurs racines, circule comme jamais. Ce n’est pas de la nostalgie. Hanan Ben Ari cite Hozier. Eden Ben Zaken travaille avec Stockholm. Ishay Ribo chante au Garden avec des tzitzit et une foule qui scanne des QR codes pour acheter des bracelets contre le lashon hara. Ces artistes ne regardent pas en arrière. Ils prennent ce qu’ils ont reçu et ils avancent avec. La culture juive se partage en musique, et elle n’a jamais sonné aussi bien.
D’autres exemple ? Tair, Liron et Tagel Haim grandissent à Shaharut, village de trente familles dans le désert du Néguev, entre l’Egypte et la Jordanie. Leur prof de chant est américaine, elle leur enseigne les standards de jazz. Elles découvrent la musique yéménite aux mariages, chez leurs grands-parents à Hadera, arrivés d’un coup d’avion du Yémen en 1949 à l’âge de 12 et 13 ans, mariés en chemin.
Les trois soeurs passent des années à exhumer les enregistrements de Shlomo Moga’a, l’un des seuls archivistes de ces chants de femmes transmis oralement pendant des siècles. En 2015, A-WA sort Habib Galbi. Arabe yéménite, arrangements hip-hop et electro, clip filmé dans le désert avec des danseurs en survêtements bleus. Premier titre en arabe à atteindre le sommet des charts israéliens. Repris et partagé au Yémen, en Arabie Saoudite, dans les pays du Golfe. Des milliers de gens dansent dessus sans savoir qu’ils écoutent trois Juives israéliennes chanter les chants de leurs aïeules.
Dudu Tassa fait la même chose avec l’héritage irakien de son grand-père Daoud Al-Kuwaiti, star de la musique de Bagdad des années 1930, musicien du roi d’Irak. Tassa réapprend l’arabe irakien, réenregistre ces morceaux pour guitare électrique. Le projet tourne aujourd’hui dans les festivals d’avant-garde du monde entier, même public que Radiohead ou Beirut.
Neta Elkayam vient de Netivot, grands-parents amazighs du Haut-Atlas marocain. Elle chante en darija, enregistre des piyutim, joue au Maroc, en France, au Canada. Une identité juive nord-africaine qui n’a jamais eu besoin de choisir entre ses deux rives.
La communauté juive française est majoritairement séfarade, marocaine, tunisienne, algérienne. Une mémoire musicale immense, transmise dans les salons et les synagogues de banlieue pendant des décennies, sans vraiment exister dans l’espace public ? Ce n’est plus tout à fait vrai. Le Festival des Cultures Juives de Paris, dont la 21e édition vient de s’achever, programme des formations séfarades aux côtés de l’Orchestre Symphonique de Jérusalem. Des musiciens franco-israéliens s’installent à Paris et produisent un son qui mêle le piyut de leurs grands-pères aux beats de leur génération. Des projets de sauvegarde d’archives musicales yéménites et nord-africaines reçoivent des financements des deux côtés de l’Atlantique. Ce n’est pas un phénomène de nostalgie. C’est un héritage moderne.
Gili Yalo, chanteur israélien d’origine éthiopienne, mêle des mélodies de piyutim à la soul et au funk. Il se produit au Jewish Museum de New York devant des gens qui ne savent pas ce qu’est un piyut et qui dansent quand même. Omer Adam remplit le Madison Square Garden. Eyal Golan passe dans tous les mariages séfarades de Sarcelles à Netanya. La darbouka s’est glissée dans des productions afrobeat et R&B. Le maqam résonne dans des platines de Berlin. Les chants yéménites d’A-WA tournent sur TikTok sans sous-titre. La musique mizrahi n’est plus un genre de périphérie. C’est le fond sonore du monde, et la plupart des gens ne le savent pas encore. De Bagdad à Berlin, c’est le grand retour du mizrahi. Zohar Argov chantait que la fleur de son jardin était la plus belle. Il avait simplement une génération d’avance.
Rachel A. Silberman






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