Nous avons un faible pour Live Stage chez Sababa Médias, et La Belle de Jérusalem en est la meilleure preuve. Voir une salle entière de Tel-Aviv suivre des yeux un écran de surtitrage pendant qu’une actrice pleure en hébreu sur scène, ça a quelque chose de bouleversant, presque physique. Live Stage a bâti tout un savoir-faire autour de cette scène-là, précisément, en misant sur des œuvres qui parlent déjà aux francophones sans qu’ils le sachent forcément. La Belle de Jérusalem en est l’exemple le plus réussi, et sans doute le plus ambitieux aussi, puisqu’il fallait faire tenir sur un simple bandeau de mots l’histoire d’une famille sépharade entière, ses trois générations, son parler de comptoir mélangé au ladino, sans jamais perdre le fil.

Le matériau de départ vient du roman de Sarit Yishai-Levi, La Reine de beauté de Jérusalem, best-seller israélien adapté en série par Netflix en 2021 sous le titre francisé de La Belle de Jérusalem. On y suit la famille Ermoza, épiciers sépharades installés à Jérusalem depuis l’Empire ottoman, avec Gabriel à la tête du magasin familial, sa mère Merkada qui ne lâche rien, son épouse Rosa arrivée par un mariage de raison en 1919, et trois filles, Luna, Rachelika et Becky, dont les destins traversent le mandat britannique puis la guerre d’indépendance. Le personnage de Luna, incarné à l’écran par Swell Ariel Or, est devenu une sorte d’icône domestique en Israël bien avant que Live Stage ne s’empare du texte pour la scène de Beit Lessin.

Passer d’un scénario Netflix filmé en studio à une pièce jouée en direct change tout, évidemment. Plus de gros plan pour capter un regard qui se brise, plus de montage pour accélérer trente ans d’histoire familiale. Il faut que ça tienne sur un plateau, avec les mêmes ruptures de ton que la série, le comique de la vie de quartier qui côtoie sans prévenir le tragique de l’Histoire avec un grand H. Live Stage surtitre l’ensemble en français, phrase par phrase, en gardant la musicalité du ladino quand il affleure dans les dialogues, cette langue judéo-espagnole que la série elle-même avait mise en avant comme argument culturel à l’époque de sa sortie.

Le procédé n’est pas neuf chez Live Stage. « Les pieds dans le plat », comédie familiale surtitrée dès septembre 2023 au Cameri avec le soutien de l’Institut français d’Israël, avait ouvert la voie. Tartuffe revisité en version tel-avivienne a suivi en décembre 2024, billets Carré Or à 128 shekels, assurance annulation incluse.

Une comédie musicale israélienne figure aussi au catalogue, aux côtés d’un spectacle présenté sobrement comme « notre Roméo et Juliette à nous ». Mais La Belle de Jérusalem occupe une place à part dans ce catalogue, parce qu’elle ne raconte pas une histoire universelle rhabillée à la sauce locale. Elle raconte Jérusalem elle-même, ses odeurs d’épicerie, ses mariages arrangés, sa mosaïque de langues qui ne s’est jamais vraiment tue.

Un spectateur francophone ne perd pas grand-chose à s’asseoir dans le noir de Beit Lessin sans parler hébreu. La voix de Merkada qui gronde, le silence de Rosa, ce ladino qu’on entend sans le comprendre et qui sonne pourtant comme un écho lointain du français lui-même, tout ça traverse le surtitrage intact. Le pont culturel dont on parle tant fonctionne là, dans cette langue de scène qui finit toujours par se faire comprendre, quel que soit l’alphabet.

Rachel A. Silbeman

Photo – Kfir Bolotin

Informations pratiques La Belle de Jérusalem se joue les 10 août 2026 (20h30) et 15 septembre 2026 (21h00) au Théâtre Beit Lessin, 44 rue Frishman, Tel Aviv-Yafo. Billets et réservations sur livestage.show.

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