SABABA Story rassemble des histoires vraies qui ont changé le monde. Une femme, un homme, une famille, une invention ou un grand épisode de l’histoire juive, voici les récits les plus marquants, souvent les moins connus. Voici l’un d’entre eux.
À Corona, dans le Queens, une petite fille aide son père à ranger les clous et les casseroles d’une quincaillerie de quartier. On est en 1908, elle s’appelle Josephine Esther Mentzer, et ses parents ont fui la Hongrie et la Bohême quelques années plus tôt. Personne, à l’époque, n’aurait misé un centime sur son avenir. Le magazine Time, pourtant, la comptera un jour parmi les vingt entrepreneurs qui ont le plus marqué le siècle. La seule femme de la liste.
Tout commence, ou presque, avec un oncle. John Schotz débarque chez les Mentzer au début de la Première Guerre mondiale, une valise de chimiste sous le bras. Il installe son laboratoire dans une écurie derrière la maison et s’y met à fabriquer des crèmes pour la peau, des formules qu’il garde jalousement pour lui. Josephine traîne autour de lui des heures entières. Elle regarde, elle pose des questions, elle retient tout. Assez vite, elle chipe quelques pots et va les fourguer à ses camarades de lycée, puis aux salons de coiffure et aux clubs de plage des environs.
En 1930, elle épouse Joseph Lauter, marchand de textile, dont le nom se transformera plus tard en Lauder, une correction assumée à l’oreille plus française. Le mariage connaît un divorce, puis un remariage, comme si le couple avait besoin de se perdre un peu pour mieux se retrouver. En 1946, ils fondent ensemble une petite société de cosmétiques. Si petite qu’aucune agence de publicité ne veut s’en occuper. Faute de mieux, les Lauder dépensent tout leur budget, cinquante mille dollars, en échantillons gratuits distribués lors de défilés et glissés dans des enveloppes. Le geste, né d’un manque d’argent, deviendra un réflexe pour toute une industrie.
1953 change tout. Estée Lauder sort Youth Dew, une huile de bain qui fait aussi office de parfum. À l’époque, une Américaine n’achète pas son parfum, elle attend qu’on le lui offre. Youth Dew casse ce réflexe. Les femmes se mettent à s’acheter elles-mêmes leur flacon, sans attendre ni anniversaire ni cadeau de mari. Les ventes décollent, doucement d’abord, puis en flèche, au point que Youth Dew finit par porter à lui seul la moitié du chiffre d’affaires de la maison.
Reste la France. Aux Galeries Lafayette, on refuse ses produits, encore et encore. Alors elle imagine un coup. Pendant une démonstration, un flacon de Youth Dew tombe, comme par accident, et se répand sur le parquet. L’odeur envahit le rayon, les clientes s’attroupent, réclament le produit avant même d’en connaître le nom. Le directeur, débordé, cède. On raconte encore cette histoire aujourd’hui, et elle dit assez bien qui était Estée Lauder, quelqu’un qui transforme un refus en publicité gratuite.
Ses fils Leonard et Ronald grandissent dans cette ambiance de comptoir permanent, entre New York et les inaugurations aux quatre coins du monde. Leonard reprend l’entreprise en 1973. Ronald, lui, bifurque vers la diplomatie et l’engagement communautaire. Deux trajectoires différentes, nées de la même arrière-boutique. L’entreprise entre en bourse en 1995.
Estée Lauder meurt en 2004, à quatre-vingt-quinze ans. Elle laisse derrière elle un groupe qui possède aujourd’hui Clinique, Aramis ou MAC, et qui pèse plusieurs dizaines de milliards de dollars. Une fille d’immigrés sans réseau, sans capital, sans diplôme particulier, a bâti l’un des empires les plus solides de son siècle à coups d’échantillons offerts et de portes refusées. Elle n’a jamais attendu qu’on lui en ouvre une. Elle les a poussées elle-même, un pot de crème après l’autre.
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