Le bruit des sirènes a laissé place à un autre bruit. Celui des conversations. Des rires. Des verres qui s’entrechoquent sur les terrasses de Rothschild. Des raquettes qui claquent sur les plages de Tel-Aviv. Celui, finalement, d’une ville qui recommence à vivre.

Il y a parfois des voyages qui changent un regard. En arrivant à Tel-Aviv une semaine seulement après la fin du conflit, je m’attendais à découvrir un pays encore suspendu entre le soulagement et l’inquiétude, une ville prudente, peut-être silencieuse, qui tenterait doucement de retrouver son souffle. La réalité m’a surpris. Dès les premières heures, ce qui frappe n’est pas le poids des événements passés, mais l’incroyable énergie qui se dégage des rues. Comme si Tel-Aviv avait décidé, une fois encore, que la vie devait reprendre ses droits.

Il suffit de marcher quelques centaines de mètres pour comprendre pourquoi cette ville est si singulière. Sur le boulevard Rothschild, les terrasses sont pleines du matin jusqu’au soir. Les serveurs slaloment entre les tables, les vélos croisent les poussettes, les conversations passent naturellement de l’hébreu à l’anglais, du français à l’espagnol ou au russe. À Dizengoff, les restaurants affichent complet, les bars débordent sur les trottoirs et la nuit semble commencer bien avant le coucher du soleil. Cette diversité fait partie de l’ADN de Tel-Aviv. Ici, le monde entier paraît s’être donné rendez-vous, dans une ville où chacun trouve sa place.

Le samedi, c’est sur le bord de mer que cette renaissance s’exprime le plus intensément. Les plages sont noires de monde. Les célèbres parties de matkot rythment la journée d’un claquement devenu presque la bande-son de l’été israélien. Des enfants construisent des châteaux de sable pendant que leurs parents discutent sous les parasols. Plus loin, des adolescents improvisent un match de football ou de volley-ball. Les salles de sport en plein air ne désemplissent pas, les joggeurs longent la Méditerranée et les promeneurs s’arrêtent quelques instants pour admirer un coucher de soleil qui semble suspendre le temps. Rien n’est forcé. Tout paraît naturel. Comme si la ville avait simplement retrouvé son rythme.

Et pourtant, le conflit n’est jamais totalement absent. Il apparaît par touches discrètes, presque silencieuses. À un arrêt de bus, deux jeunes soldats attendent leur ligne, fusil en bandoulière, téléphone à la main. Ils plaisantent, sourient, échangent quelques messages comme tous les jeunes de leur âge. Cette scène pourrait sembler anodine pour les Israéliens. Pour un Français, elle rappelle que derrière cette apparente normalité subsiste une réalité particulière, où la vigilance accompagne le quotidien sans pour autant empêcher la vie de continuer.

Quelques kilomètres plus loin, Jaffa offre une autre émotion. Lorsque les lumières commencent à s’allumer, les vieilles pierres prennent une teinte dorée et les ruelles s’animent doucement. Les terrasses se remplissent, les odeurs d’épices et de grillades envahissent les places, les familles flânent sur le port. On entend des conversations en arabe, en hébreu, en anglais ou en français. Les touristes côtoient les habitants, les enfants jouent pendant que les plus âgés prennent le temps de discuter. Cette diversité n’est pas mise en scène. Elle existe simplement, dans le quotidien d’une ville qui continue d’accueillir le monde malgré les épreuves.

En tant que Français, j’ai souvent l’occasion de séjourner à Miami, une ville que j’apprécie pour son énergie, son ouverture et sa douceur de vivre. Pourtant, revenir à Tel-Aviv procure une sensation différente. Ici, il existe une intensité difficile à expliquer. Une impression que chaque instant partagé, chaque repas entre amis, chaque promenade en bord de mer possède une valeur particulière. On profite du présent avec une sincérité presque désarmante. On débat, on entreprend, on rit, on danse, on se retrouve. Cette ville dégage une vitalité qui ne ressemble à aucune autre.

Ce séjour m’a surtout rappelé une chose essentielle. On mesure souvent la résilience d’un pays à sa capacité à reconstruire. En Israël, on la mesure aussi à sa capacité à revivre. Les terrasses bondées de Rothschild, les restaurants animés de Dizengoff, les plages pleines de familles, les ruelles illuminées de Jaffa ou ces jeunes soldats qui attendent simplement leur bus racontent tous la même histoire. Celle d’un pays qui refuse de laisser les épreuves définir son identité.

En quittant Tel-Aviv, je n’emporte pas seulement le souvenir d’une ville retrouvée. J’emporte la conviction que, malgré les blessures et les incertitudes, certains peuples possèdent une force silencieuse : celle de continuer à vivre, à créer, à rire et à regarder l’avenir sans renoncer à eux-mêmes. C’est sans doute ce qui m’a le plus marqué durant cette semaine en Israël. Et c’est probablement ce qui fait de ce pays un endroit profondément unique.

XAVIER TAQUILLAIN

Xavier Taquillain est journaliste et correspondant spécial de Sababa aux États-Unis. Entre New York, Miami et les terrains où se jouent les grandes mutations, il décrypte avec un regard libre les enjeux économiques, énergétiques, politiques et culturels qui façonnent l’Amérique d’aujourd’hui. Ses chroniques mêlent business, coulisses du pouvoir, scènes de vie et conversations avec ceux qui font bouger les lignes, dans un esprit à la fois analytique et résolument Sababa.

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