Retour à Cosquéric (Return to Brittany) est le documentaire d’Alain Furcajg, réalisateur franco-américain, qui remonte au cœur du Finistère breton pour exhumer l’histoire de son grand-père, juif d’Europe de l’Est réfugié dans un hameau pendant toute la durée de l’Occupation. Ce n’est pas un récit de plus sur la Shoah. C’est une enquête sur le miracle de la survie, menée par quelqu’un qui a longtemps refusé d’en être l’héritier.

Alain Furcajg est né à Paris, a grandi à Brooklyn, vient de poser ses valises à Los Angeles après avoir traversé le continent en voiture. Quand on le rencontre à Cannes, son premier Cannes, il irradie d’une énergie à peine contenue, cette fièvre particulière aux gens qui portent quelque chose d’urgent. Il confie qu’il mange peu, dort moins encore, et marche sans s’arrêter dans la Croisette. On le croit. Il y a dans sa façon de parler une précision d’orfèvre et une générosité de conteur, deux qualités rarement réunies chez le même homme.

Hélène Furcajg, réfugiée dans une petite maison de Bretagne, à l’abri des persécutions, durant la Seconde Guerre mondiale

La ferme de granit

Quelque part dans les terres bretonnes, un village nommé Cosquéric abrita pendant trois ans une famille qui n’existait pas officiellement. Le grand-père d’Alain, fuyant les rafles à travers l’Europe, avait rejoint ce lieu reculé avec sa femme et leurs cinq enfants entre 1942 et 1945. La maison de pierre existe encore. Une plaque commémorative y a été apposée, inaugurée par le maire local et un historien dont l’ouvrage sur la Bretagne sous l’Occupation consacre un chapitre entier à cette famille. C’est devant cette plaque qu’Alain a posé sa caméra pour la première fois, et c’est de là que le film prend son élan.

La question qui traverse tout le documentaire n’est pas celle du comment mais celle du pourquoi. « Est-ce que la fermière, la paysanne qui abritait notre famille, savait qu’elle abritait une famille juive ? Est-ce que les villageois le savaient ? » Cette interrogation, Alain la pose comme un archéologue gratte la terre, couche après couche, sans certitude sur ce qu’il va trouver. Elle structure l’enquête, porte le récit, et dit quelque chose de vertigineux sur la nature du courage ordinaire : cet acte de protéger sans nommer, de sauver sans se proclamer héros.

André et Alain

Le silence dans le train

Le grand-père parlait à peine français. Son accent, épais, irrécusable, trahissait une Europe de l’Est que le régime cherchait à effacer. Ses papiers portaient, par l’effet d’un hasard qui tient lieu de providence, la mention « français » plutôt que « polonais » ou « juif ». À la gare Montparnasse, lors d’un contrôle, un policier examine les documents, les rend, et s’en va. L’homme se tait. Il n’ouvre pas la bouche.

« Si le policier avait décidé différemment, je ne serai peut-être pas là aujourd’hui. »

Alain prononce cette phrase sans excès, presque à voix basse. C’est précisément cette retenue qui frappe. Retour à Cosquéric ne cherche pas à rejoindre le rang des grandes fresques sur l’extermination, genre admirablement représenté et sur lequel Furcajg n’a aucune prétention de surenchérir. Son film adopte un angle radicalement différent, presque contre-intuitif : celui de l’optimisme. Comprendre pourquoi son grand-père a survécu, quand tant d’autres n’ont pas eu cette chance. « Il a eu de très bons instincts, pris de très bonnes décisions, beaucoup de courage. Et la solidarité des Bretons qui l’ont abrité sans poser de questions. » Ce point de vue lumineux, ancré dans la vie plutôt que dans la mort, confère au projet une singularité réelle dans le paysage documentaire contemporain.

Le bon sens comme arme

Un personnage surgit là où on ne l’attendait pas : la grand-mère. En 1942, quand le gouvernement de Vichy ordonna à tous les Juifs de coudre des étoiles jaunes sur les vêtements, elle refusa, non par acte de résistance politique mais par une forme de bon sens têtu, presque trivial. Elle était débordée. Elle trouvait ça ridicule. Elle ne cousit pas.

Ce geste anodin, cette inertie presque accidentelle, leur évita probablement d’être identifiés lors d’un contrôle en gare. « Si les enfants avaient eu les étoiles jaunes à Montparnasse, ils étaient faits », dit Alain. La grand-mère n’est pas une héroïne de roman. Elle est mieux que ça : elle est réelle, dans toute la complexité désordonnée du réel. C’est dans ces micro-décisions que l’histoire ne retient pas, dans ces gestes accomplis sans conscience de leur portée, que le film trouve l’une de ses veines les plus profondes. Furcajg y voit aussi un contrepoint précieux aux récits d’époque qui ont longtemps marginalisé les femmes, les reléguant dans les coulisses de l’Histoire pendant que les hommes en occupaient le devant de la scène.

Ce que la caméra ne fabrique pas, elle le reçoit, si le réalisateur a su être là. Alain Furcajg était là. Pendant le tournage, l’équipe croise une femme de 89 ans. André, le père d’Alain, 85 ans, est présent. Ils ne se sont pas vus depuis la fin de la guerre. Ils jouaient ensemble enfants, dans ce même village breton, dans la même clandestinité partagée. La femme regarde André. Elle dit Petit André. Il demande Vous me reconnaissez ? Elle répond Ce visage… j’ai pas oublié.

« Mon père pleure jamais », dit Alain. « Mais je le vois sur le ralenti. Je vois quelque chose se crisper dans son regard. » La mémoire vivante ressurgit, non comme archive mais comme chair. Le passé frappe à la porte du présent et entre sans frapper. Furcajg a eu l’instinct de placer cette scène en ouverture de son teaser : c’est la bonne décision, celle du cinéaste qui sait reconnaître ce qui lui a été donné et n’essaie pas de faire mieux que la réalité.

André et Alain

L’homme qui repoussait ses origines

Retour à Cosquéric n’est pas seulement le portrait d’un grand-père. C’est aussi celui d’un petit-fils qui a mis du temps à accepter de se retourner. Alain a grandi dans une France qui n’aime guère les identités trop affirmées, dans cet entre-deux où l’appartenance juive était présente mais tue, où les remarques dites légères s’accumulent jusqu’à peser lourd. Il est passé par une école catholique stricte, après avoir été renvoyé de plusieurs établissements pour indiscipline. « J’étais même gêné », confie-t-il sans fard. « Je repoussais mes origines juives, ma culture juive. Je ne m’identifiais pas. »

Ce déni intérieur, progressivement mis en lumière dans le dernier tiers du documentaire, est ce qui élève le projet au-delà du témoignage familial. On quitte le registre mémoriel pour entrer dans quelque chose de plus intime et de plus universel : la question de ce qu’on choisit d’être, de ce qu’on hérite malgré soi, de ce qui finit toujours par vous rattraper. Le film s’ouvre sur la tombe du grand-père. « Je veux des réponses. Je veux comprendre. » Ce n’est pas une formule de cinéaste en quête d’accroche. C’est le point de départ d’un homme qui ne sait pas encore où il va arriver.

Une musique de famille

Pour la bande originale, Alain s’est tourné vers son cousin Jérémy Hababou, pianiste et compositeur dont la carrière prend une ampleur considérable : il fut la première partie de Diana Krall à l’Olympia, ses albums sont édités chez Naïve, et ses compositions ornent plusieurs films français de premier plan. Jérémy est lui aussi arrière-petit-fils du grand-père de Cosquéric. Deux descendants, réalisateur et compositeur, qui fabriquent ensemble un film sur leur ancêtre commun : la portée symbolique du geste n’échappe à personne, et elle est entièrement méritée.

Il reste environ trente pour cent du film à tourner. Une tante de 93 ans vient de chuter. Une autre est malade. Les derniers témoins directs de cette époque s’éteignent un à un, et cette disparition progressive confère au projet une urgence que nul calendrier ne peut ignorer. Alain Furcajg est à Cannes, debout depuis l’aube, à parler à tout le monde. Ce documentaire mérite d’être vu. Mais d’abord, il mérite d’être fini.

Petit André. Ce prénom murmuré par une vieille dame à un homme qu’elle n’avait pas vu depuis quatre-vingts ans dit, en deux mots, tout ce que le cinéma peut faire quand il consent à écouter.

Retour à Cosquéric – teaser version française

Return to Brittany – english teaser

Rachel A. Silberman

Une réponse à « Il cherche son grand-père et se trouve lui-même : « Retour à Cosquéric » »

  1. Avatar de Vincent Salimi
    Vincent Salimi

    Quelle histoire magnifique et profondément humaine. « Retour à Cosquéric » nous rappelle que les plus grands actes de courage sont souvent accomplis dans le silence et la simplicité. Ce n’est pas seulement un film sur la mémoire, mais aussi sur l’identité, la transmission et l’espoir. Une œuvre émouvante qui rend hommage à ceux qui ont sauvé des vies et à ceux qui, des décennies plus tard, cherchent à comprendre leurs racines. Bravo à Alain Furcajg pour ce travail d’une grande sensibilité

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