On comprend assez vite pourquoi Hanan Ben Ari remplit les salles bien au-delà d’Israël. Lundi soir, au Dôme de Paris, il ne s’est pas contenté de donner un concert. Il a offert plusieurs heures de joie, d’émotion et de générosité à un public venu parfois de très loin pour retrouver celui qui est devenu, en une dizaine d’années, l’une des figures les plus aimées de la musique israélienne.
Au milieu des années 2010, au départ de l’aventure artistique d’Hanan Ben Ari, le pari n’était pas évident. Ancien éducateur spécialisé, marié, père de famille, il n’avait rien du produit façonné pour l’industrie musicale. Lorsqu’il se lance, il arrive avec ses textes, sa guitare, son humour, sa foi, ses doutes et une manière très personnelle de regarder le monde. Il chante les enfants et leurs fragilités dans « Amen Al Hayeladim », l’amour et la gratitude dans « Alouf Aolam », les blessures intimes autant que les élans de vie. Ses chansons traversent les frontières religieuses, sociales et générationnelles. Les adolescents les connaissent par cœur. Les parents aussi. Et souvent les grands-parents. Le succès est fulgurant. Les récompenses s’accumulent. Les tournées affichent complet. En Israël, chaque nouvelle chanson devient un événement. Pourtant, ceux qui le suivent depuis ses débuts disent tous la même chose. La célébrité n’a rien changé à son rapport aux autres. C’est sans doute ce qui frappait le plus, lundi soir, au Dôme de Paris. Après avoir enflammé le Théâtre Mogador lors de sa précédente venue, dont les billets s’étaient arrachés en quelques heures, Hanan Ben Ari revenait avec un spectacle entièrement repensé. Nouvelle scénographie, nouveaux arrangements, nouvelles images. Mais l’essentiel demeurait intact. Cette capacité étonnante à faire d’une immense salle un lieu presque intime.
Dès son entrée sur scène, le Dôme a explosé. Des milliers de personnes se sont levées d’un même mouvement. On chantait avant même qu’il ne tende le micro vers le public. Les refrains d’« Amen Al Hayeladim », de « Shemesh » ou d’« Alouf Aolam » semblaient déjà appartenir à tout le monde. Puis la soirée a pris une dimension encore plus particulière. Amir est apparu à la surprise générale sous une ovation assourdissante. L’émotion des spectateurs était palpable. Les téléphones se sont levés, les cris ont redoublé, mais très vite chacun s’est remis à chanter. Le temps d’un duo, deux artistes parmi les plus populaires de leur génération ont partagé la même scène parisienne, offrant à leur public un souvenir qu’il racontera encore longtemps. Plus tard, enveloppé dans un drapeau israélien, Hanan Ben Ari a interrompu le cours du spectacle pour s’adresser à la salle. « Nous sommes si heureux d’être là, encore plus que la dernière fois. » Puis, avec ce mélange de douceur et de détermination qui le caractérise, il a ajouté : « Notre moyen de répondre, c’est de chanter encore plus fort. » Et le Dôme a chanté.
Ce concert racontait aussi autre chose qu’un triomphe artistique. La soirée était organisée au profit d’Or Babayit, une association israélienne qui accompagne des familles confrontées à la précarité, à la maladie ou au handicap. Son mode d’action est aussi concret qu’essentiel. Là où d’autres apportent une aide financière ponctuelle, Or Babayit pousse les portes des appartements et retrousse ses manches. Une cuisine devenue inutilisable est remise en état. Une salle de bains est sécurisée pour une personne âgée. Une chambre est adaptée pour un enfant malade. Un logement dégradé redevient peu à peu un foyer où l’on peut vivre avec davantage de sérénité. Il s’agit de rendre à des familles un peu de stabilité, d’intimité et de dignité. Le choix de soutenir une telle initiative en dit long sur Hanan Ben Ari. À ce stade de sa carrière, alors qu’il remplit les plus grandes salles et pourrait se contenter d’aligner les succès, il continue de mettre sa notoriété au service des autres avec une simplicité désarmante. Rien ne l’y oblige. Pourtant, il le fait. Sans grands discours ni démonstration appuyée. Parce qu’il semble considérer comme une évidence que la musique n’a de sens que si elle crée aussi du lien et ouvre des chemins vers davantage d’humanité.

Ce soir-là, les spectateurs n’étaient donc pas seulement venus applaudir l’un des artistes les plus talentueux et populaires de sa génération. En achetant leur billet, ils participaient, eux aussi, à une chaîne de générosité très concrète. Derrière chaque chanson, il y avait la promesse silencieuse d’une cuisine rendue à une mère de famille, d’une chambre adaptée à un enfant fragile, d’un quotidien un peu moins lourd pour ceux que la vie n’a pas épargnés. Dans un monde où la solidarité se proclame parfois plus qu’elle ne s’exerce, Hanan Ben Ari a choisi une autre voie. Celle des actes. Et c’est peut-être là, au-delà de son immense talent, que réside le secret de l’affection profonde que lui porte son public. À l’heure où la solidarité se résume parfois à des discours, Hanan Ben Ari a choisi l’action concrète. Une partie de l’énergie déployée sur scène servait ainsi une cause profondément humaine. Cette fidélité à l’autre explique peut-être l’attachement qu’il suscite. Malgré les distinctions, les records d’écoute et les salles combles, il donne toujours le sentiment de ne jamais oublier d’où il vient. Il remercie, plaisante, s’émerveille encore d’être là. Chaque concert semble vécu comme un privilège.
Après la représentation, lorsque les lumières se sont rallumées au Dôme de Paris, personne ne paraissait pressé de partir. On échangeait des vidéos, on cherchait les mots pour raconter ce que l’on venait de vivre, on tentait de prolonger un peu la magie. Hanan Ben Ari, a encore une fois réussit quelque chose de rare lundi soir. Il a créé une expérience commune, une mémoire commune, des souvenirs communs et rappelle qu’au milieu du bruit du monde, la musique peut encore rassembler, réparer et donner envie d’espérer.
Rachel A. Silberman






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