Un carrefour de « Méa Shéarim, les 100 portes », le quartier haredim, plein midi, un homme passe à un pas d’Alexandra. La jeune photographe observe. Le chapeau, la barbe, la main ouverte au bout du bras, tout se brouille et glisse hors du précis, pendant qu’à l’autre bout de la chaussée une femme attend le feu avec une précision d’estampe. La loi ordinaire de la photographie vient de s’inverser. D’habitude le sujet se détache et le monde recule derrière lui. Ici le monde tient bon, et l’être s’efface à mesure qu’il approche.

Ce renversement a été décidé avant la marche. Une rotation minuscule du poignet, une distance fixée une fois pour toutes, et voilà que la proximité devient le lieu de la disparition. Ce que l’on peut toucher échappe. Ce qui se tient à vingt mètres se laisse voir. Il faut un peu de temps pour comprendre que ce réglage énonce une règle de conduite plus qu’une esthétique. On ne prend pas les gens. On les croise.

Sur un mur du quartier, des feuilles imprimées se chevauchent par dizaines, collées les unes sur les autres, noircies de caractères hébraïques massifs. Des noms, des annonces, des deuils, des injonctions. Un vieil homme au chapeau sombre passe devant, barbe blanche, col clair, et son visage part en brume tandis que les lettres, derrière lui, restent d’une netteté implacable. L’image dit exactement ce qu’elle fait. La parole publique du quartier se donne à lire, l’homme qui la lit garde son visage pour lui. Personne n’a négocié cet arrangement. Il s’est imposé de lui-même, comme une évidence entre deux pudeurs.

Dans une ruelle, trois enfants s’éloignent en se tenant par la main. Une fille en robe rayée, un garçon dont les tsitsit battent contre le pantalon, une autre fille en robe claire. Ils marchent au centre du passage, très droits, la lumière écrase leurs ombres à leurs pieds. Ils sont nets, eux, parfaitement nets, et c’est leur dos qui l’autorise. Personne n’est trahi dans cette image. Elle ne prend rien qu’on n’ait déjà consenti à laisser voir, la simple fraternité de trois corps qui avancent ensemble vers le fond d’une rue.

La ruelle continue au-delà d’eux, encombrée jusqu’au vertige. Des escaliers extérieurs, des passerelles métalliques, des câbles qui traversent le ciel en tous sens, des caddies rangés contre les murs, du linge tendu de façade à façade et pincé serré, des bonbonnes de gaz alignées comme des sentinelles. Rien de pittoresque là-dedans. Une accumulation d’usages, la trace matérielle d’une vie nombreuse qui a occupé chaque mètre disponible et l’a plié à sa nécessité.

Une jeune fille pousse une poussette double dans cette ruelle, un enfant renversé dans la nacelle, un autre accroché derrière elle, un troisième adossé au mur plus loin. Elle regarde l’objectif une fraction de seconde, sans hostilité, sans invitation. Le regard traverse et reprend sa route. Alexandra a gardé ce regard sans le convertir en portrait.

crédit Alexandra PELLAS

Ailleurs, une vitre complique tout. Derrière elle, un homme en bretelles, calotte tricotée, penché sur quelque chose que l’on ne verra pas. Sur elle, la rue se réfléchit, une venelle entière avec ses enseignes et ses passants qui viennent se poser sur le visage de l’homme sans le recouvrir tout à fait. Deux espaces dans une seule émulsion. Le dehors et le dedans cessent d’être séparés, et la vitre, qui devait faire barrage, se met à raconter les deux versants en même temps.

Le même trouble revient sur un escalier de pierre, où un homme assis se dédouble. Deux chapeaux, deux profils, une silhouette qui contient sa propre superposition. La pellicule a hésité, et de cette hésitation naît la seule image de la série qui touche à quelque chose comme un fantôme. Derrière lui, des femmes en jupe longue remontent la rue, indifférentes, occupées ailleurs.

Le noir et blanc n’a rien décidé, il attendait sur place. Les manteaux longs le fournissaient déjà, les chapeaux à large bord, les bas sombres, les chemises éclatantes ouvertes au col. Entre ces deux bornes s’installe un empire de gris. Gris chaud de la pierre de Jérusalem, qui perd ici son ocre et gagne une densité d’os. Gris des bâches et des auvents. Gris granuleux de la chaussée à l’heure où le soleil tombe droit et découpe les ombres au couteau. Sur un passage piéton désert, un homme s’arrête au milieu du blanc des bandes, et son ombre s’allonge devant lui, plus dense que lui, presque plus présente.

La lumière de midi ne ménage personne. Elle brûle les murs, creuse les portes en puits noirs, et oblige les corps à se réduire à des découpes. Un homme pousse un caddie à travers un carrefour vide, dos tourné, sous une enseigne de supermarché. Il traverse en diagonale, sans hâte, et la ville entière semble avoir consenti à lui laisser la place.

Reste la question de la date, que ces images renvoient sans réponse. Les objets du siècle sont pourtant là, climatiseurs boulonnés aux façades, feux tricolores, poussettes modernes, panneau de limitation à trente. Un adolescent aux longues papillotes traverse en vélo d’enfant, un téléphone au creux de la paume. À un carrefour bondé, une pancarte brandie promet le bonheur à qui renonce aux écrans et aux films, et cette pancarte suffit à prouver que le siècle est arrivé jusqu’ici, puisqu’il faut lui opposer une phrase. Rien de tout cela n’établit une année. Ces choses sont présentes sans régner. Elles ont été admises, contenues, réduites au rang d’ustensiles, pendant que l’essentiel obéit à des horaires fixés bien avant elles.

Dans une épicerie, les cageots débordent de pommes et de bananes, les ardoises annoncent les prix d’une écriture ronde à la craie, un rideau de fruits vient brouiller tout le premier plan. Un homme au chapeau noir et à la barbe blanche se penche vers une caisse. Au-dessus de lui, punaisé au mur carrelé, le portrait d’un sage à lunettes veille sur les étals. Personne ne le regarde. Il est là comme le sont les choses dont on n’a plus besoin de parler.

Voir n’est pas obtenir. Alexandra est repartie avec une pellicule pleine et une compréhension incomplète, assumée comme telle, et cette incomplétude travaille les images de l’intérieur. Elle leur donne leur retenue, cette impression tenace qu’elles savent quelque chose qu’elles ne diront pas. Les trois enfants, eux, continuent d’avancer au fond de leur ruelle. Ils tiennent la ligne médiane, main dans la main, vers le rectangle de lumière qui ferme le passage. Ils ne se retourneront pas.

Eden Levi Campana

Alexandra PELLAS, photographe

Série réalisée à Méa Shéarim, Jérusalem, été 2026.

Olympus XA, 35 mm, pellicule Ilford FP4.

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