La Dernière étreinte est une exposition photographique. On y entre comme on franchit une porte dérobée dans le deuil des autres, et l’on en ressort lesté d’une présence qui ne vous lâchera plus. Vingt-six grands panneaux, vingt-cinq mères, une d’entre elles ayant perdu deux filles, et l’obstination d’un regard qui refuse de réduire ces enfants à leur mort. Le dispositif est d’une simplicité presque antique et, pour cette raison même, d’une puissance rare: chaque mère tient une photographie ou un objet de son enfant, puis répond à quatre questions identiques. Au milieu, il y a celle qui gouverne toutes les autres, celle qui impose à la douleur de s’écarter un instant pour laisser passer la lumière, parler de l’enfant vivant, de ses désirs, de ses passions, de sa musique, de son parfum de sortie, de son rire qui précède le vôtre. Cette seconde question est un seuil. Elle redonne souffle, elle rétablit la chronologie vraie, celle où la vie ne se laisse pas confisquer par la fin. Devant ces portraits, on éprouve un sentiment de proximité immédiate, presque domestique. Le noir et blanc, loin de glacer, ouvre une chambre claire. On devine la respiration contenue de la photographe Ifat Peer, sa manière de se tenir à la lisière, de n’ajouter ni pathos ni distance, de faire de la dignité un espace partagé. L’idée de l’exposition est la sienne, et l’on sent, dans l’égalité d’attention portée à chacune, la patience d’un long compagnonnage. La main qui cadre n’impose rien, elle recueille. Sur les clichés, une bague entoure un doigt, une manche remonte, une mèche échappe, un pli du tissu trahit l’alerte permanente du corps. À hauteur de ces infimes gestes, un monde entier remonte à la surface. Car ici la mort n’a pas le dernier mot. Un QR code posé au bas de chaque panneau renvoie à des vidéos. On voit les enfants. On les entend. Ils ne sont plus des silhouettes déchiquetées par l’actualité mais des présences singulières qui vous regardent à leur tour. La technologie ne fait pas écran, elle sert d’échelle, elle permet de gravir les degrés de l’absence jusqu’à rencontrer des vies en mouvement. C’est un pacte simple et bouleversant, qui transforme la visite en dialogue. On s’arrête, on scanne, on écoute, et soudain la pièce change de température. La Dernière étreinte n’est pas seulement un hommage, c’est une révolte polie contre l’effacement. On comprend alors ce qu’un tel travail exige de celles qui témoignent, et l’on mesure ce que signifie répondre, encore et encore, jusqu’au bord du soutenable. N’importe quel parent, où qu’il vive, quelle que soit sa langue, reconnaîtra ce vertige, l’effort insensé de reprendre les mots un à un pour qu’ils ne soient pas confisqués par la violence. C’est pourquoi cette exposition est universelle. Elle parle d’un amour qui ne se laisse pas assigner à résidence par les frontières, les communautés, les appartenances. Elle s’adresse à tous parce qu’elle dit ce que tous savent avant même de l’entendre, qu’un enfant n’est pas une statistique, qu’un prénom est une boussole, qu’un récit sauve.

Rien de cela n’adviendrait sans la chaîne humaine qui a porté le projet. Sous l’égide du département de la mémoire de la Shoah de l’Organisation sioniste mondiale en Israël et de son animateur attentif, avec l’appui de l’Organisation sioniste mondiale à Paris et de l’équipe du Beit Tarbut, le centre culturel de l’Hashomer Hatzair, l’exposition a trouvé son chemin jusqu’à nous. Sa cheville ouvrière, celle dont la ténacité discrète a rendu possibles les passages, les permissions, les invitations, les relectures, s’appelle Pauline Jubert. On lui doit la traduction des textes, mais pas seulement, une fidélité. Traduire, ici, ce n’est pas glisser des mots d’une langue à l’autre, c’est préserver la courbure exacte d’une voix, le timbre d’un souvenir, l’innocence d’un futur interrompu. Cette fidélité ne s’improvise pas, elle se conquiert dans les allers et retours patients, dans la modestie des choix, dans l’écoute qui devine ce qui ne se traduit pas et qui, pourtant, doit parvenir. L’itinérance de l’exposition dit également sa justesse. Présentée en Israël, en Argentine, au siège des Nations unies à New York, elle arrive à Paris dans une forme pensée pour la France, de grands panneaux qui donnent à chaque récit la place d’un chapitre, à chaque visage l’ampleur d’une page ouverte. Il n’y a pas de sensationnalisme dans cette scénographie, seulement l’évidence d’un livre à ciel ouvert. Jérémy Redler aux commandes de la Mairie du seizième arrondissement accueille son lancement et, fidèle à sa vigilance qui le tient debout depuis le sept octobre, il poursuit sans relâche le travail de sensibilisation. Sa Mairie le fait loin des slogans, par la rencontre des regards. Montrer l’exemple n’a rien d’une posture. C’est un service rendu au public, une invitation à prendre le temps, à s’asseoir, à revenir, à laisser l’émotion trouver sa phrase. On ne sort pas indemne de ce parcours, et c’est une bonne nouvelle. L’art qui compte ne console pas trop vite. Il vous accompagne, il déplace quelque chose dans l’épaisseur du jour. Après la visite, il arrive que l’on marche un peu plus lentement, que l’on relise un prénom sur son téléphone, que l’on se surprenne à imaginer la suite d’une vie interrompue, comme si l’on reprenait le fil pour eux. On se rappelle alors la quatrième question, celle qui donne son titre à l’exposition, la dernière étreinte. Non pas le point final, mais l’instant avant, cette seconde où nul ne sait que c’est la dernière fois. Cette seconde devient ici un pli de mémoire autour duquel nos consciences se rassemblent. Une exposition indispensable n’est pas celle qui fait consensus, c’est celle qui rend la fuite impossible. La Dernière étreinte est de celles-là. Elle installe un devoir de transmission qui concerne chacun. Nous appelons donc nos amis, nos lecteurs, nos partenaires, et tout particulièrement celles et ceux qui, dans les municipalités, animent la vie civique de leurs quartiers, à faire venir ces panneaux dans leurs mairies. Qu’ils circulent, qu’ils traversent les villes et les saisons, qu’ils offrent à d’autres regards la chance de rencontrer ces enfants dans la plénitude de leur être. Ce n’est pas seulement un geste culturel, c’est un acte de communauté. Dans le hall de la Mairie du seizième, devant la salle des mariages, les vingt sept, vingt huit et vingt neuf mai, ces visages attendent. Ils ne demandent ni compassion tiède ni indignation passagère. Ils demandent notre présence. Qu’on se tienne là, quelques minutes de plus, à hauteur d’une mère qui parle de son enfant vivant, et que l’on consente à être transformé par ce qu’on entend. Alors la dernière étreinte cesse d’être un arrachement pour devenir une promesse, celle de tenir, ensemble, la mémoire droite et la vie devant.
Eden Levi Campana






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