Le Festival de Cannes entretient depuis longtemps une relation singulière avec le cinéma israélien. Une relation irrégulière, parfois féconde, souvent tendue. À la différence d’autres grandes cinématographies nationales dont la présence s’impose d’année en année, Israël apparaît sur la Croisette par vagues. Quelques films deviennent des repères, puis le silence revient. Cette intermittence a fini par constituer une histoire en soi.

Lorsque des œuvres israéliennes franchissent les portes de la sélection officielle, elles arrivent rarement comme des récits de consensus. Amos Gitai, Joseph Cedar, Ari Folman ou Nadav Lapid ont davantage porté des films de mémoire, de conflit intérieur, de désillusion ou de critique sociale qu’un cinéma national triomphant. Cannes, fidèle à sa tradition de cinéma d’auteur, a souvent accueilli ces regards fragmentés sur Israël plutôt qu’un récit unifié du pays. Avec « Waltz with Bashir », Ari Folman transforme le souvenir de guerre en méditation animée sur la mémoire et la responsabilité. « Footnote » obtient le Prix du scénario en 2011, loin des champs de bataille, dans l’univers austère des chercheurs talmudiques. Plus tard, « Ahed’s Knee » de Nadav Lapid prolonge une veine de cinéma frontal, inquiet, critique envers les institutions israéliennes elles-mêmes. Cannes ne récompense pas tant une nationalité qu’un doute, une fracture, parfois une colère.

Amos Gitai demeure sans doute la figure la plus durable de cette histoire. Ses passages répétés à Cannes ont installé l’idée qu’un réalisateur israélien pouvait devenir, sur la Croisette, presque une présence familière. Ses films interrogent la guerre, la religion, l’exil, les héritages impossibles. Ils composent moins une chronique nationale qu’une géographie des blessures.

Pourtant, la situation récente rappelle combien cette relation reste mouvante. La 79e édition du Festival de Cannes s’est ouverte sans film israélien en langue hébraïque dans la sélection officielle, fait relevé par plusieurs médias spécialisés. Certains y voient un simple mouvement de programmation. D’autres l’interprètent comme le symptôme d’un paysage culturel international profondément recomposé depuis 2023. Les débats sur la représentation, les guerres, les boycotts et la place des artistes traversent désormais les festivals presque autant que les films eux-mêmes.

Réduire la présence juive ou israélienne à la seule origine des films serait toutefois une lecture incomplète du cinéma contemporain. Car à l’inverse, si les œuvres israéliennes apparaissent aujourd’hui plus rarement dans certaines sélections, les artistes, producteurs, scénaristes, techniciens, distributeurs ou personnalités juives demeurent largement présents dans l’écosystème cannois. La Croisette continue d’être traversée par des trajectoires venues d’Israël, d’Europe, des États-Unis ou de la diaspora, comme l’excellent « The Man I Love » d’Ira Sachs. On les retrouve dans des sociétés de production, dans des jurys, dans les marchés du film, dans des coproductions internationales, ou derrière des œuvres dont l’identité dépasse les frontières nationales. La 79e édition n’échappe pas à cette réalité. Malgré l’absence remarquée de cinéma israélien dans certaines sélections, la présence d’artistes et de professionnels juifs au sein du festival reste importante, parfois discrète, mais profondément inscrite dans l’histoire même du cinéma mondial. Peut-être est-ce là une nuance essentielle. Les films passent. Les sélections changent. Les contextes politiques déplacent les regards. Mais le cinéma, lui, continue de se fabriquer à plusieurs mains. Et sur la Croisette, ces mains sont encore nombreuses.

Hanna-Fortuna Toledano

Laisser un commentaire

Tendances

En savoir plus sur SABABA MÉDIAS

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture