Difficile d’imaginer qu’à l’origine du film « Zikaron », il y avait un projet scolaire porté par une enseignante. Dix-huit mois plus tard, l’initiative de Pauline Jubert a donné naissance à un film, après des mois de recherche, de rencontres et une détermination que rien ne semble avoir réellement interrompue.
Avec « Zikaron », Hugo Desmars ne filme pas seulement un projet scolaire consacré à la Shoah. Il capte quelque chose de plus rare. Le moment où des enfants, des adolescents et des enseignants cessent d’étudier l’Histoire à distance pour accepter d’en porter une part. Le documentaire suit une année entière de travail réunissant des élèves de primaire, de collège et de lycée autour d’une même exigence. Comprendre, chercher, transmettre. Au cœur du film apparaît Albert Lamantowicz, survivant de la Shoah. Invité à rencontrer des élèves de primaire, il raconte son enfance pendant la guerre. Très vite, la distance entre un homme de plus de quatre-vingt-dix ans et des enfants de dix ans disparaît. Les élèves ne voient plus un témoin du siècle passé. Ils imaginent un garçon ayant dû quitter ses repères, changer d’école, perdre ses amis, vivre dans la peur.

Les questions posées à Albert sont celles de l’enfance. Étais-tu triste de partir ? Avais-tu peur ? Arrivais-tu à te refaire des amis ? Le documentaire montre comment une tragédie historique devient soudain compréhensible à travers des préoccupations simples, universelles. Une enseignante raconte même voir ses élèves, pourtant très agités d’ordinaire, écouter pendant plus d’une heure dans un silence inhabituel.
Le film prend ensuite une autre direction. Les lycéens se rendent au Mémorial de la Shoah, consultent des archives, croisent des documents, vérifient des dates, reconstruisent des parcours. « Zikaron » insiste sur une idée essentielle. La mémoire ne repose pas seulement sur l’émotion mais aussi sur la méthode. Apprendre à chercher. Accepter ce qui manque. Refuser d’affirmer ce qui ne peut être prouvé.
Trois figures traversent progressivement le documentaire. Denise. Ervin. Albert. Denise était une enfant du 14e arrondissement de Paris, déportée puis assassinée. Ervin demeure plus insaisissable. Peu d’images subsistent. Certains pans de son histoire restent incomplets. Cette absence devient elle-même un sujet de recherche pour les élèves, qui tentent de reconstruire une existence à partir de traces dispersées.
Une élève entreprend alors de dessiner Ervin. Avant de lui donner un visage, elle cherche comment un garçon de son âge portait ses cheveux dans les années 1940, quels vêtements il pouvait porter, à quoi ressemblait son environnement. D’autres choisissent de représenter Denise dans des moments heureux afin qu’elle ne soit pas réduite uniquement à sa disparition. Cette démarche traverse discrètement tout le film. Rendre à ces enfants une part de vie avant de raconter leur mort. La transmission prend parfois des formes inattendues. Un adolescent passionné de graffiti réalise un portrait d’Albert selon son propre langage visuel. Un autre élève imagine un site internet associé à des QR codes pour prolonger le travail de mémoire. Le documentaire montre une jeunesse qui ne répète pas mécaniquement le passé mais cherche à le faire vivre avec ses outils.

L’un des épisodes les plus marquants concerne la découverte d’un acte de décès lié à Ervin, retrouvé tardivement puis transmis afin d’enrichir les archives existantes. Une preuve supplémentaire que certaines histoires continuent d’être reconstituées plusieurs décennies après les faits. « Zikaron » s’attarde aussi sur un phénomène plus discret. La circulation de la mémoire entre générations. Les plus jeunes racontent aux plus grands leur rencontre avec Albert. Les lycéens expliquent leurs recherches aux collégiens. Les élèves deviennent à leur tour transmetteurs.
Dans les dernières minutes, une berceuse en yiddish enregistrée pour le projet est dédiée à Denise et Ervin. Il s’agit de « Oyfen pripetchnik » adapté par le génial Emmanuel Baron. Elle évoque des enfants apprenant leurs lettres avant l’exil. Le choix est sobre. Sans effet. Comme si le film refusait toute conclusion spectaculaire pour privilégier une idée plus simple. Certaines voix survivent tant que quelqu’un accepte encore de les porter.

La force de « Zikaron » tient précisément là. Le documentaire ne cherche jamais à imposer une émotion. Il montre des enfants qui écoutent, des adolescents qui enquêtent, des enseignants qui doutent, un survivant qui témoigne encore. Peu à peu apparaît une conviction. La mémoire disparaît rarement d’un seul coup. Elle s’efface lorsque plus personne ne se sent responsable de la transmettre. « Zikaron » raconte exactement l’inverse. Des élèves devenus, presque sans s’en apercevoir, des passeurs d’histoire.
Eden Levi Campana






Laisser un commentaire