Avec « Deuxième partie », mise en scène par Ladislas Chollat au Théâtre Édouard VII, Samuel Benchetrit réunit sur scène Patrick Bruel, Stéphane Freiss et Marine Delterme dans une œuvre dont la délicatesse d’écriture le dispute à l’intelligence de la construction dramatique. SABABA MÉDIAS a assisté à cette représentation parisienne et en est ressorti avec la sensation rare d’avoir rencontré un théâtre qui refuse les facilités de son époque. Ici, rien n’est crié, rien n’est démontré, rien n’est surligné. Tout procède de l’art plus exigeant de la suggestion.

Sous les apparences d’une intrigue presque simple, Benchetrit déploie une réflexion d’une remarquable finesse sur le temps, le couple et les vies parallèles que chacun porte en lui comme un continent invisible. Un homme surgit dans l’existence d’un couple installé depuis trente ans. À partir de cette situation, l’auteur construit un édifice où chaque phrase semble ouvrir une porte supplémentaire sur les regrets, les possibles abandonnés et les fragiles équilibres qui composent une existence. Peu à peu, le spectateur cesse de suivre une histoire pour entrer dans une méditation. Ce qui se joue sur scène dépasse les personnages eux-mêmes et rejoint cette interrogation universelle qui accompagne toute vie humaine : que serions-nous devenus si certains chemins avaient été empruntés plutôt que d’autres ?

Patrick Bruel livre probablement l’une de ses interprétations les plus élégantes. Loin de toute démonstration, il compose un personnage dont le mystère grandit à mesure que le texte avance. Sa sobriété donne au rôle une profondeur singulière. Face à lui, Stéphane Freiss atteint une forme de plénitude artistique remarquable. Peu d’acteurs français possèdent aujourd’hui cette capacité à faire entendre simultanément les mots, les silences et les pensées qui circulent entre eux. Son jeu, d’une précision presque musicale, confère à certaines scènes une intensité rare. Marine Delterme complète ce trio avec une justesse admirable. Son interprétation apporte au spectacle une humanité lumineuse et une vérité qui ne cède jamais à l’artifice.

La réussite de « Deuxième partie » doit également beaucoup à Ladislas Chollat, dont la mise en scène se distingue par son élégance souveraine. Rien n’y paraît forcé. Les déplacements, les respirations, les ruptures de rythme semblent naître naturellement alors qu’ils révèlent en réalité un travail d’une précision remarquable. Cette discrétion constitue la signature des grands metteurs en scène : faire oublier la mécanique pour ne laisser apparaître que l’émotion.

À mesure que la représentation progresse, la pièce abandonne les territoires familiers de la comédie pour atteindre quelque chose de plus profond et de plus troublant. Benchetrit parle du vieillissement sans amertume, de la mémoire sans nostalgie et du temps qui passe sans jamais céder à la mélancolie facile. Son regard demeure profondément humain. Il y a dans cette œuvre une douceur lucide, une gravité légère, une forme de tendresse pour les fragilités de chacun qui touche avec une force inattendue.

« Deuxième partie » au Théâtre Édouard VII, nous avons adoré. Ceux qui considèrent encore le théâtre comme un art majeur, capable d’éclairer la condition humaine sans renoncer au plaisir du spectacle, trouveront ici une œuvre d’une rare qualité. Une de ces créations qui continuent d’habiter la mémoire longtemps après que le rideau soit tombé, longtemps après la deuxième partie.

Eden Levi Campana

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