Dans l’histoire des industries culturelles, certaines pratiques demeurent longtemps considérées comme accessoires avant de révéler leur importance structurelle. L’écriture de scénario fut parfois regardée comme une simple étape préparatoire avant d’être reconnue comme une discipline autonome. La dramaturgie connut une évolution comparable. Le pitch, lui aussi, a longtemps souffert d’un malentendu. Réduit à un exercice de synthèse, assimilé à une démonstration commerciale ou à une performance orale destinée aux marchés du film, il fut souvent perçu comme une contrainte imposée aux auteurs plutôt qu’un prolongement du geste créatif. Pourtant, à mesure que les mécanismes de financement se sont complexifiés et que les espaces internationaux de sélection se sont multipliés, une évidence s’est imposée. Les œuvres doivent désormais apprendre à exister avant même leur fabrication. Dans cet espace fragile situé entre intuition artistique et reconnaissance extérieure, Agathe Berman a progressivement construit une méthode devenue, pour de nombreux professionnels du cinéma, une référence. Son nom s’est imposé autour d’un terme singulier qu’elle a développé au fil des années. Pitchology.

Le mot mérite qu’on s’y arrête. Non pour son originalité apparente, mais parce qu’il révèle une ambition intellectuelle. Donner au pitch le suffixe d’une discipline revient implicitement à refuser l’idée d’un simple entraînement à la prise de parole. Pitchology suggère autre chose. Une étude des mécanismes qui permettent à une œuvre d’être comprise, ressentie puis portée par d’autres. Autrement dit, une réflexion sur la transmission. Car le paradoxe du cinéma contemporain tient peut-être là. Jamais autant de projets n’ont été développés. Jamais autant d’auteurs n’ont cherché à raconter. Pourtant, une part considérable des œuvres se heurte non à un manque de qualité, mais à une difficulté plus discrète. Expliquer pourquoi elles existent. Dire en quelques minutes ce qui justifie plusieurs années de création. C’est précisément dans cette zone qu’intervient le travail d’Agathe Berman. Les témoignages provenant de producteurs, scénaristes, réalisateurs ou acteurs internationaux convergent moins vers l’idée d’un coaching classique que vers celle d’un processus d’extraction. Identifier ce qui demeure essentiel dans une œuvre lorsque disparaissent les formulations défensives, les détails secondaires ou la proximité émotionnelle de l’auteur avec son propre projet.

Judith Nora, récompensée à Séries Mania, décrit Pitchology comme un outil permettant de créer un langage commun entre créateurs et interlocuteurs du secteur. L’observation éclaire sans doute la fonction réelle de cette méthode. Traduire. Non entre langues différentes, mais entre univers professionnels qui ne partagent ni les mêmes contraintes ni les mêmes temporalités. Entre la solitude de l’écriture et la réalité collective du financement. Entre désir artistique et décision économique. Linda Gottlieb insiste sur une autre dimension encore. Elle met en avant la capacité d’Agathe Berman à faire émerger la force émotionnelle d’un projet tout en renforçant la confiance de celui qui le porte. Cette nuance importe. Beaucoup d’auteurs connaissent intimement leur œuvre tout en peinant à la défendre publiquement. La proximité avec le matériau devient parfois un obstacle. Le travail extérieur consiste alors moins à inventer un discours qu’à révéler une cohérence déjà présente. Olena Yershova observe que, dans un environnement saturé de contenus et de propositions, atteindre l’essence d’une histoire devient un avantage décisif. Cette remarque dépasse le cinéma. Elle décrit une transformation plus large de notre époque. L’abondance ne produit pas automatiquement la visibilité. Elle accroît la valeur de la lisibilité. Alex Osmolovsky évoque enfin la pertinence du regard d’Agathe Berman dans des contextes internationaux hautement compétitifs. Là encore apparaît une constante. La méthode semble dépasser les cadres nationaux. Comme si la question centrale demeurait universelle. Pourquoi cette histoire mérite-t-elle d’être entendue maintenant ?

La productrice Caroline Benjo évoque un accompagnement déterminant dans la préparation d’un projet ayant obtenu le prix du meilleur pitch à Séries Mania avant d’ouvrir des perspectives auprès de partenaires internationaux majeurs. Ce témoignage rappelle qu’un pitch ne constitue pas uniquement une présentation. Il peut modifier la trajectoire d’une œuvre. Dans certaines configurations, quelques minutes de formulation précèdent plusieurs années de production. Guillaume Gallienne souligne pour sa part une capacité particulière à clarifier la pensée et à retirer ce qui l’alourdit. Cette remarque, en apparence simple, touche à une exigence intellectuelle ancienne. Toute grande transmission implique une forme de réduction sans appauvrissement. Rendre plus clair n’est pas rendre plus pauvre. C’est souvent révéler plus précisément.

Affirmer qu’Agathe Berman constitue aujourd’hui une référence dans le domaine du pitch cinéma ne relève donc pas d’une formule d’admiration. Une référence se mesure autrement. À la permanence de son nom dans des environnements variés. À la confiance exprimée par des professionnels reconnus. À la circulation internationale d’une méthode. Mais surtout à la capacité de transformer un exercice longtemps considéré comme périphérique en espace de réflexion sur le récit lui-même.

Peut-être est-ce là que réside la singularité de Pitchology. Refuser l’idée que présenter une œuvre serait distinct de la créer. Considérer au contraire que la manière dont un auteur formule son projet révèle déjà une part de son cinéma. Dans une époque où convaincre semble parfois l’emporter sur comprendre, cette approche défend une hypothèse plus exigeante. Une œuvre ne gagne pas en force lorsqu’elle apprend à séduire. Elle gagne en force lorsqu’elle devient pleinement intelligible. Et il est possible que toute la trajectoire d’Agathe Berman tienne dans cette conviction discrète mais fondamentale. Avant de produire une émotion sur écran, une histoire doit parvenir à exister dans l’esprit d’un autre. Pitchology semble avoir choisi d’étudier précisément cet instant. Celui où une vision encore invisible commence à devenir partageable.

Eden Levi Campana

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