Film documentaire, sorti en salle le 1er avril en France, « Holding Liat » est réalisé par Brandon Kramer et produit par Darren Aronofsky Le film est distribué en France par L’Atelier Distribution. Il circule aujourd’hui dans plusieurs cinémas d’art et essai, notamment à Paris et en région, porté par un réseau de salles qui défendent encore un certain rapport au réel.

« Holding Liat » est un film nécessaire car depuis le 7 octobre 2023, tout semble s’énoncer plus vite qu’il ne se comprend, comme si la précipitation tenait lieu de pensée. Les images s’accumulent, les discours se figent, et au milieu de cette saturation, certaines histoires disparaissent par excès de bruit. Holding Liat choisit une direction inverse, presque à rebours de son époque. Il ne cherche ni à embrasser l’événement ni à le circonscrire. Il se tient à hauteur d’existence, là où les récits dominants échouent le plus souvent, dans l’intime, dans l’attente, dans cette zone indistincte où le temps ne passe plus mais s’épaissit.

Le 07 octobre 2023, Liat Beinin Atzili, institutrice, est enlevée avec son mari Aviv dans le kibboutz de Nir Oz. Passée la sidération, commence alors pour sa famille une angoissante course contre la montre entre Israël et les États-Unis pour obtenir sa libération. Liat ne devient jamais une abstraction. Elle demeure une présence en creux, un nom répété pour conjurer l’absence, une vie suspendue dont l’interruption recompose tout autour d’elle.

Le film capte avec précision ce moment où la réalité bascule dans une forme d’irréalité prolongée. L’attente n’est pas ici une simple donnée narrative. Elle devient une expérience totale, presque physique. Les corps restent, les voix continuent, mais quelque chose s’est retiré du monde. La famille est prise entre Israël et les États-Unis. Elle se heurte à la lenteur des institutions. Elle se confronte à l’opacité des décisions. Elle est dans l’impossibilité d’agir autrement que par la parole. Ce n’est pas seulement une lutte pour une libération, c’est une confrontation avec les limites mêmes de la volonté humaine.

Dans ce resserrement, le film révèle ce que tant de récits effacent. La pluralité des voix, les désaccords, les fractures internes. Rien n’est lisse, rien n’est unifié. Chacun cherche, doute, hésite, contredit. Cette dissonance n’affaiblit pas le récit. Elle restitue ce qu’est une société vivante, traversée de tensions, mais refusant la simplification. Ce que le film laisse apparaître, sans jamais le formuler, c’est une fidélité à une tradition où la parole ne se ferme pas, où la contradiction n’est pas un échec mais une forme d’exigence. Le Talmud ne progresse pas par l’unanimité, mais par la confrontation des interprétations. Cette dimension n’est pas étrangère à ce que le film donne à voir. Elle s’inscrit dans une manière d’habiter le monde où l’incertitude ne détruit pas le sens, mais oblige à le chercher plus loin.

Lo alekha hamelakha ligmor, velo ata ben chorin lehibatel mimena, il ne t’appartient pas d’achever l’œuvre, mais tu n’es pas libre de t’en détourner. Cette parole des Pirké Avot traverse silencieusement le film. Elle habite les gestes, les décisions, cette obstination à continuer malgré l’absence de garantie. Lorsque Liat est libérée, le film ne se referme pas. Il s’ouvre au contraire sur une zone plus fragile encore, celle du retour. Le retour n’est pas un retour à l’identique. Il introduit une fracture nouvelle, une distance irréversible entre ce qui a été vécu et ce qui peut être dit. La parole de Liat demeure traversée, instable, tendue vers quelque chose qui excède l’expérience individuelle. Elle refuse que la violence qu’elle a subie se transforme en justification d’une autre violence. Cette position ne relève pas d’un équilibre abstrait, elle procède d’une épreuve. Il y a là une ligne difficile, presque insoutenable, qui rejoint une autre exigence ancienne. Darkeha darkhei noam, vekhol netivoteha shalom, ses voies sont des voies de douceur et tous ses chemins sont paix. Cette vision du monde n’annule pas la réalité du conflit, elle en mesure au contraire la gravité. Elle rappelle que la force ne suffit pas à fonder un horizon, qu’elle doit s’inscrire dans une tension vers autre chose, vers une possibilité qui ne soit pas uniquement celle de la répétition.

« Holding Liat » n’ignore rien de la violence environnante. Il en reconnaît l’ampleur, la persistance, la capacité à fracturer les sociétés et les consciences. Mais il refuse de réduire les existences à cette seule dimension. Il insiste, avec une constance presque discrète, sur la singularité irréductible des vies. Une femme n’est pas un symbole. Une famille n’est pas un argument. Cette restitution du particulier n’est pas un retrait du politique, elle en constitue au contraire une forme plus exigeante. Ce qui se joue ici dépasse le cadre d’un récit individuel. Le film touche à quelque chose de plus profond, à cette difficulté d’habiter un monde où la mémoire du traumatisme coexiste avec la nécessité de continuer.

« Holding Liat » a reçu le Prix du meilleur documentaire au Festival de Berlin 2025. Il a aussi été sélectionné au Festival du Film Américain de Deauville 2025 et au Tribeca Film Festival 2025, des reconnaissances nécessaires. À SABABA MÉDIAS, nous avons vu ce film. Nous l’avons regardé sans détour, sans filtre, et nous l’avons profondément aimé. Les distinctions qu’il a reçues ne relèvent ni de l’effet ni de la posture, elles reconnaissent une œuvre juste, tenue, nécessaire. Elles sont méritées parce qu’elles saluent une vraie exigence de filmer sans trahir, de montrer sans simplifier, de tenir une histoire là où tant d’autres se contentent de la réduire. « Holding Liat » ne cherche pas à convaincre. Ce film exige autre chose, une attention qui ne cède ni à la simplification ni au détournement du regard. Cette retenue devient une forme de résistance. Elle nous oblige à rester là, face à ce qui ne se laisse pas résoudre, face à ce qui demande d’être porté sans être immédiatement compris. Et dans cet espace, quelque chose persiste, fragile et tenace, une manière de tenir encore, de ne pas abandonner le réel à ceux qui le simplifient, de continuer à chercher, même lorsque les réponses se dérobent. Tu choisiras la vie.

Eden Levi Campana

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