Lou Helwaser a 91 ans et une colère intacte. Rescapée de la Shoah, auteure, elle a vu arriver NAZA, le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor qui accuse l’armée israélienne d’avoir fait entrer la mort de civils dans le calcul de ses frappes à Gaza, et qui sort en France les 12 et 13 octobre sous la bannière de mk2. Elle a pris la plume. Sa lettre a été lue par 84 000 personnes. Puis elle s’est mise face caméra pour dire, sans détour, qu’elle était en colère, et la vidéo a dépassé les 300 000 vues, relayée bien au-delà du cercle de ceux qui la connaissaient.
Une pétition a suivi, près de mille signatures en quelques jours et un flot de commentaires qui lui donnent raison. Paul Amar, Richard Berry, Gérard Darmon, Éric Naulleau, Rachel Khan et d’autres ont rejoint la tribune qu’elle porte. Le 12 octobre, elle sera devant les cinémas, pancartes en main, avec ceux qui ont décidé de l’accompagner. Le lendemain, 13 octobre, un an jour pour jour après le retour des vingt derniers otages vivants de Gaza, d’autres prendront la relève à Paris. Chez mk2, pour l’heure, aucune réaction. La pétition se signe sur petitionenligne.net/le_scandale_naza.
Une réponse existe pourtant, tournée par des Israéliens, sur les mêmes toits de Tel Aviv. Pour mesurer ce qu’elle vient corriger, il faut revenir à Venise.
Le 10 septembre 2026, au Lido, la salle s’est levée. Yuval Abraham et Rachel Szor, deux des quatre signataires de No Other Land, oscarisé l’année précédente, présentaient NAZA en compétition officielle, seul documentaire de la sélection, produit par The Guardian, parrainé par Jonathan Glazer et vendu à l’international par la maison parisienne mk2 Films. Deux jours plus tard tombait le Prix spécial du jury. Autour de la présidente Maggie Gyllenhaal siégeait Kaouther Ben Hania, Lion d’argent l’année précédente pour La Voix de Hind Rajab, film soutenu par le Doha Film Institute. Le même institut qatari accompagnait douze films à la Mostra en 2024, huit cette année. Vingt-quatre silhouettes anonymes, visages noyés dans l’obscurité, voix trafiquées par ordinateur, y accusent l’armée israélienne d’avoir intégré la mort de civils à une mécanique comptable. Le titre vient du jargon militaire, nezek agavi, le dommage collatéral. Ovation, critiques à cinq étoiles, sortie new-yorkaise le 30 septembre, distribution élargie aux États-Unis le 9 octobre. Un détail a échappé à presque tout le monde. Tsahal n’avait pas vu le film. Les réalisateurs n’ont jamais soumis leurs allégations à l’institution qu’ils mettaient en cause et ont refusé d’en transmettre une copie. Le porte-parole de l’armée, le général de brigade Effie Defrin, a publiquement réclamé un visionnage intégral. Silence. L’état-major a fini par construire sa réponse à partir des notes prises par un représentant assis dans une salle publique, entre deux spectateurs qui avaient payé leur place.
Naza, la véritable histoire. Naza, HaSipur HaAmiti en hébreu, est sorti le 20 septembre. Presque 49 minutes. Gratuit, en ligne sur nazadocumentary.com, traduit en 17 langues, du français au coréen en passant par l’arabe, le turc ou l’indonésien, pensé pour circuler de téléphone en téléphone, porté par des influenceurs et des réseaux internationaux jusque dans les boîtes mail des décideurs et des journalistes. Dejà vu 20 millions de fois.
Ses trois auteurs ont acquis leur légitimité ailleurs que dans les accréditations de festival. Le lieutenant-colonel de réserve Roi Danino, entrepreneur et écrivain, a cumulé plus de six cents jours de réserve avec la brigade Nahal depuis le début des combats. Le commandant de réserve Ariel Averbuch, avocat, a cofondé et préside Sword of Gideon, organisation qui combat l’antisémitisme sur le terrain diplomatique. Hagay Gutman dirige la rédaction de matinales télévisées israéliennes et sait ce qu’une image doit dire en trois secondes. Ils ont choisi les mêmes toits de Tel Aviv. La même nuit, les mêmes lumières de la ville en contrebas, la même rumeur de circulation. Le geste a quelque chose de culotté, presque de cinéphile, puisqu’il s’agit de reprendre le décor de l’adversaire pour lui retourner sa propre grammaire.
Sauf qu’ici les hommes assis face caméra ne sont plus des analystes de premier échelon. Commandants de compagnie, officiers d’état-major, responsables du renseignement, ceux qui signent, refusent, renvoient un dossier à l’étage du dessus. Le film a été tourné avec la coopération du haut commandement, et ses créateurs l’assument sans fard, revendiquant auprès du quotidien Maariv une œuvre d’attaque. On peut préférer cette franchise à la neutralité affichée d’une production financée par un quotidien britannique dont les positions sur cette guerre sont connues de tous.
Ce qu’ils racontent tient en objets. Un tapis de chambre d’enfant à motifs de dessins animés, une charge antichar glissée sous le lit, une trentaine d’obus de mortier rangés à côté d’un berceau. Une roquette RPG tirée depuis un jardin d’enfants, cinq soldats blessés dans l’échange. Un salon où Mein Kampf voisinait avec d’autres brochures haineuses, puis des armes, puis l’ouverture d’un puits de tunnel. Un autre puits, sous un lit de bébé. Un camp d’entraînement et un laboratoire d’explosifs nichés dans des immeubles d’habitation, un quartier général avec armes et salles de planification à l’hôpital Shifa.
Et cette scène, rapportée par un officier d’état-major, dans une école reconvertie en abri pour familles déplacées. Les soldats filtrent la foule et repèrent un homme qui tient un enfant de trois ou quatre ans. Ils le font avancer. Le petit est confié aux femmes de l’abri. L’homme appartenait à la Nukhba, le commando d’élite du Hamas. Ça ne s’invente pas. Il avait pris part aux massacres du 7 octobre. Le gamin lui servait de laissez-passer. Les officiers expliquent aussi pourquoi les images de cette guerre déroutent tant le spectateur occidental. Le 7 octobre, les assaillants portaient des tenues de combat, gilets, bandeaux verts, et ce sont ces vidéos que le monde a gardées en tête. Une fois Tsahal entré dans Gaza, la tenue a disparu. Un drone identifie sans peine la silhouette filmée dans les kibboutz. Un homme qui pousse une charrette comme son voisin, et toute la doctrine de tir se joue dans cet écart. Dans l’un des récits, un combattant du Hamas s’est même déguisé en otage.
La vraie force du film loge dans sa description patiente de la décision. Écoles, jardins d’enfants, mosquées, dispensaires étaient signalés dans les systèmes de l’armée avec des périmètres de sécurité de deux à trois cents mètres. Ouvrir le feu à l’intérieur ne relevait jamais d’une petite unité. La demande remontait à la brigade, à la division, au commandement régional, parfois jusqu’au chef d’état-major, et il arrivait que le feu vert tombe quand la cible avait déjà filé. Des conseillers juridiques à chaque échelon. Une règle revient dans toutes les bouches, en cas de doute on ne tire pas. Les secteurs susceptibles d’abriter un otage devenaient interdits au feu ou à l’entrée, même avec une cellule armée bien visible. Un commandant décrit des familles refoulées par le Hamas sur une place alors qu’elles tentaient d’évacuer, et la frappe suspendue aussi longtemps que les civils restaient. Le 1er octobre, l’armée a publié sa propre réplique au film de Venise, dix pages en anglais, dix-sept en hébreu, qui décompose la chaîne de ciblage en sept étapes, depuis l’analyste qui croise ses sources jusqu’à l’évaluation après l’impact, en passant par la vérification par un second officier, la planification confiée aux opérations, le contrôle juridique indépendant, l’arbitrage du commandant entre dommage attendu et avantage militaire, la surveillance en temps réel juste avant le tir. Selon Tsahal, les témoins de NAZA appartenaient au premier maillon. Un responsable militaire l’a dit à i24NEWS d’une formule sèche, les analystes ne s’assoient pas à la table de celui qui tranche. Et puis il y a Nuseirat. Le 8 juin 2024, opération Arnon. Almog Meir Jan, Andreï Kozlov et Shlomi Ziv sont libérés dans la maison familiale d’Abdallah Aljamal, membre du Hamas selon l’armée et le Shin Bet, et collaborateur du site américain Palestine Chronicle. La veille, il envoyait encore un article. Trois otages israéliens vivaient sous son toit.
Reste l’aide humanitaire, le terrain où l’opinion européenne a forgé ses certitudes les plus têtues. Les officiers décrivent des convois accostés dès les premiers jours, des hommes armés juchés sur les camions pendant les heures humanitaires pour tenir la foule à distance, des armes passées depuis des plateaux de pick-up, des cargaisons de cigarettes et de tabac à narguilé. Des charrettes chargées de sacs semblables à de la farine, logos de l’UNRWA bien visibles, dissimulaient des armes et des charges explosives. Le précédent est documenté. Le 6 février 2009, l’UNRWA suspendait toutes ses importations vers Gaza après la saisie de ses stocks par le Hamas, et Ban Ki-moon exigeait la restitution des vivres. Le film a la probité de présenter ces récits comme des témoignages, et son site précise que le Hamas et les organisations humanitaires livrent une autre version. Le public de Venise n’a pas réclamé autant de scrupules aux vingt-quatre ombres d’Abraham et Szor. Le passage le plus glaçant concerne directement la France. En janvier 2024, Paris et Doha, où siège depuis des années la direction politique du Hamas, négocient l’acheminement de plusieurs mois de traitements pour 45 otages israéliens, conditionnés un par un en France d’après une liste fournie par Israël, en échange d’une aide destinée aux civils gazaouis. Un médecin militaire détaille les listes, les étiquettes, le nom de chaque destinataire sur chaque colis. À sa connaissance, aucun otage n’a jamais déclaré avoir reçu ces médicaments. Un second officier dit la même chose. Le Hamas avait exigé que tout, remèdes des captifs compris, transite par les hôpitaux de l’enclave, qu’il tenait. Les vingt derniers otages vivants ne sont rentrés que le 13 octobre 2025, plus de deux ans après leur enlèvement. Le 9 octobre, NAZA envahira les salles américaines, et ses auteurs prévoient une diffusion gratuite en ligne dès novembre. Les ambassades d’Israël à Washington et à Londres relaient déjà la réponse sur X. Le film de Danino, Averbuch et Gutman attend ses spectateurs français, sous-titré dans leur langue, à un clic.
Le 13 octobre 2026, à Paris, autour de Lou Helwaser et Moshe Zaoui, des Juifs et des non-Juifs fondent « les Sentinelles du 13 octobre ». NAZA est leur premier dossier. Ils ont choisi la date du retour des derniers otages vivants, celle où beaucoup ont cru qu’une page se tournait. Leur propos Chaque persécution a commencé par un récit. Pharaon trouvait les Hébreux trop nombreux. Le Moyen Âge les accusait d’empoisonner les puits. Les nazis parlaient de vermine. Le 7 octobre, certains ont appelé ça résistance. Au seder de Pessah, on relit chaque année « à chaque génération, ils se dressent contre nous pour nous anéantir », et aucune époque ne l’a encore démenti. L’inventaire récent tient sans adjectifs. Toronto, mai 2024, une école juive visée par des tirs. Melbourne, décembre 2024, une synagogue incendiée. Washington, mai 2025, deux employés de l’ambassade d’Israël abattus en pleine rue. Deauville puis Neuilly, juin 2025, un rabbin agressé deux fois dans la même semaine. Manchester, octobre 2025, une synagogue attaquée le jour de Kippour. Sydney, décembre 2025, quinze morts sur la plage de Bondi pendant Hanoukka. Entre ces dates, la violence, partout, tout le temps.
Les récits ont aujourd’hui des financeurs, des festivals, des écrans. Qui finance, qui raconte, qui diffuse. Les Sentinelles veulent observer, écrire, filmer, documenter, alerter, agir, de Paris à Londres, de Washington à Berlin, de Doha à Téhéran. Trois réservistes l’ont fait avec une caméra sur un toit de Tel Aviv. Nous avons enfin une vision de Naza, cohérente et sans fard.
Voir gratuitement, le film complet en français : https://nazadocumentary.com/fr
Eden Levi Campana





Laisser un commentaire