Le film s’ouvre sur la sublime Pascale Louange dans le rôle de Sophie Miller, et nous étions déjà conquis dès les premiers instants. Quelques plans lui suffisent. Un regard posé sur ce mari qui s’apprête à diriger son dernier concert parisien, une grâce de femme qui en sait plus long que le spectateur, une façon d’habiter le cadre sans jamais forcer le trait.

Pascale Louange / ©SababaMédias

Dans la salle, l’avant-première avait des allures de soir de première à l’ancienne. Le Tout-Paris s’était pressé pour acclamer le dix-neuvième long-métrage d’Alexandre Arcady, et personne ne s’y est trompé. Grande cuvée. Un millésime de ceux qu’on descend chercher à la cave pour les amis qui comptent, qu’on débouche sans cérémonie et dont on parle encore des semaines plus tard. À la fin, les applaudissements ont duré assez longtemps pour que le cinéaste, d’ordinaire si pressé, finisse par baisser les yeux.

Paris, décembre 1990. Le Mur est tombé depuis un an, l’Allemagne se recoud à grands points, l’Europe redistribue ses cartes. Alexandre Miller, chef d’orchestre d’origine allemande campé par un Benoît Poelvoorde d’une raideur somptueuse, quitte l’Opéra-Comique pour prendre la tête du Philharmonique de Berlin, poste dont rêvent toutes les baguettes du continent. Soirée d’adieu, Septième de Beethoven, un nocturne de Chopin, la Petite musique de nuit de Mozart. Puis surgit Nathan Dinkel. Chapeau mou, lunettes rondes, imper gris, costume de comptable, Kad Merad compose un admirateur qui réclame un autographe, puis une photo, puis s’entête à offrir un cadeau dont personne ne veut. On rit franchement. On songe à Brel collé aux basques de Ventura dans L’Emmerdeur, à De Niro harcelant Jerry Lewis dans La Valse des pantins de Scorsese, référence que les deux acteurs revendiquent d’ailleurs.

Maurice Levy et Alexandre Arcady / ©SababaMédias

Et puis les clefs du bâtiment s’évaporent. La femme de Miller, attendue, ne vient pas. Dehors, la neige recouvre la place Boieldieu et les toits du deuxième arrondissement, sept cents plans truqués pour un tournage mené en pleine canicule de l’été 2025, de nuit, en à peine trois semaines, ce dont Poelvoorde garde surtout le souvenir d’une étuve dorée. Dinkel lâche alors, mine de rien, que la date tombe pile dix ans après l’assassinat de John Lennon. Le 8 décembre 1980, devant le Dakota, Lennon avait signé quelques heures plus tôt un exemplaire de Double Fantasy à l’homme qui allait le tuer. Le rire se fige net. Arcady résume lui-même la trajectoire de son intrus en trois films, L’Emmerdeur au début, Garde à vue au milieu, presque Shining à la fin.

©️ Jean-Philippe Baltel

Le cinéaste compare ses deux comédiens à des moteurs de Formule 1. Poelvoorde ronronne, puissant, huilé, cramponné à sa vérité jusqu’aux derniers retranchements, et l’on voit son personnage se fissurer par la nuque, par les mains, par un col de chemise qu’il desserre trop souvent. Kad avance par à-coups. Pour l’aider à suivre une métamorphose tournée dans le désordre du plan de travail, Arcady avait annoté le scénario en quatre couleurs, vert, jaune, bleu, rouge, et chaque matin l’acteur demandait de quelle teinte il serait ce jour-là. Le résultat glace. Kad dit avoir appliqué le vieux principe de l’habit qui fait le moine, un homme banal, empoté, imberbe, et il a raison, tout est dans la silhouette. Ces deux-là ne s’étaient croisés qu’une fois à l’écran, dans Le Grand Méchant Loup en 2013, alors que leur histoire remonte aux années Oüi FM, quand Kad et Olivier Baroux recevaient à l’antenne le jeune Belge révélé par C’est arrivé près de chez vous, venu jouer Modèle déposé au Café de la Gare. Entre les prises, racontent-ils, ils déconnaient pour alléger l’air. À l’image, plus une once de comédie. Autour d’eux, Caterina Murino, inoubliable depuis Casino Royale, prête à Annah Dinkel une beauté grave, et la violoniste Anne Gravoin glisse une Judith Edelman sublime. 1600 plans, une caméra signée Gilles Henry qui file des cintres au sous-sol, coursives, loges, grand foyer, et ce huis clos respire comme une fresque. Les statues de la salle Favart finissent par ressembler à des jurés.

©️ Jean-Philippe Baltel

Philippe Sarde signe la partition, sixième compagnonnage avec Arcady depuis Pour Sacha en 1991, épaulé par l’accordéon de Roland Romanelli, complice de Goldman sur L’Union sacrée. On attendait un peu de Adama, la prochaine fois pour les frêres Zaoui ? Ici les cordes de Sarde se glissent sous les classiques sans jamais les écraser. Wagner rôde aussi dans le programme, et sa présence n’a rien d’innocent.

©️ Jean-Philippe Baltel

Arcady raconte sous le regard admiratif de Maurice Levy, que le texte d’origine, une pièce de Didier Caron, est arrivé par la poste, dans une enveloppe restée plusieurs jours au coin d’un bureau, à l’automne qui a suivi le 7 octobre 2023. Arcady sortait du Petit Blond de la Casbah, son film le plus intime, il se sentait un peu perdu et guettait un signe. Il a lu le manuscrit d’une traite un matin, café à la main, sans lever le nez. Puis il a frappé aux portes. Beaucoup sont restées closes. Canal+, Ciné+ OCS, une coproduction belge et Diane Kurys, sa compagne de toujours, ont tenu bon. Elle est venue également sur scène avant la projection, pour évoquer les 50 ans de leur société, un demi-siècle au service des étoiles du cinéma. Elle a tout produit avec Alexandre Arcady, de Coup de Sirocco en 1979, né d’un regard de sa mère derrière la vitre d’une HLM de Vitry, jusqu’à K et 24 Jours. Alexandre, ce cinéaste né à Alger a toujours tourné ce qui le brûlait. Poelvoorde parle d’un homme de la vieille école, qui offre un cadeau à chaque comédien le dernier jour de tournage. Kad le range aux côtés de Lelouch (qui étais là aussi), Costa-Gavras et Chouraqui (voir notre dernière critique Les héros du Louvre), ces réalisateurs qui font les films qu’ils veulent. Arcady dédie celui-ci à ses quatre petits-enfants, avec deux mots, n’oubliez jamais. Il y a même un petit caméo maison. Le film sort ce mercredi 7 octobre. La date parlera à tous.

©️ Jean-Philippe Baltel

Nous avons réalisé de très belles interviews pour SABABA MÉDIAS, que nos lecteurs retrouveront sur nos réseaux sociaux. Des personnalités qui ont vu et adoré le film, Boualem Sansal, Enrico Macias, Bernard Montiel. Ou encore Jean-Claude de Goros, l’inoubliable Mr. Strauss du film, à qui Arcady a offert une mezouza juste avant la séance, petit geste qui a fait le tour du foyer en quelques minutes.

©SababaMédias

Et le fabuleux Christian Morin dans le rôle de Christian Morin. Clarinettiste, voix de la radio depuis des décennies, l’homme qui a fait tourner la Roue de la fortune avant de faire aimer Mozart aux auditeurs du petit matin, qui pouvait interpréter ce rôle mieux que lui ? Un film magnifique. Seul bémol, à la fin de la projection, le réalisateur nous a demandé de ne rien divulguer de l’intrigue. Nous vous avons donc caché l’essentiel.

Hanna-Fortuna Toledano

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