La saison s’ouvre sur un homme assis en face d’une thérapeute. Doron Kabilio, quatre saisons passées à défoncer des portes à Naplouse et à Jénine, immobile dans un fauteuil, sommé de mettre des mots. Omri Givon, déjà réalisateur de la saison 4, commence par un silence de cabinet. Lior Raz, qui a créé la série avec Avi Issacharoff et qui tient le rôle depuis 2015, se trouvait hors d’Israël le 7 octobre 2023. Il est rentré le 8 pour rejoindre le centre de commandement improvisé des Frères d’armes, celui qui envoyait des équipes chercher les gens bloqués dans le sud sous le feu. Le premier épisode porte une dédicace à Matan Meir, technicien de l’équipe de tournage, tué en décembre 2023 à Beit Hanoun par l’explosion d’un puits de tunnel piégé. La fiction avait déjà été rattrapée avant que la caméra tourne.
Le scénario de cette cinquième saison existait déjà. Écrit, validé, prêt à tourner. Issacharoff et Raz l’ont mis au panier et ont tout repris à zéro. Ce qu’ils en tirent, c’est une unité qui n’en est plus une. Eli Avivi a perdu sa femme et ses deux enfants, assassinés dans leur maison d’un kibboutz proche de Gaza, et Yaakov Zada-Daniel joue ce deuil par la lenteur, une façon de traîner son corps d’une pièce à l’autre qui vaut mieux que n’importe quel monologue. Salem, le pisteur bédouin qu’incarne Bian Anteer, a perdu son fils. Sagi manque à l’appel, et son absence pèse d’autant plus qu’Idan Amedi, qui le jouait, a été grièvement blessé en janvier 2024 pendant sa période de réserve. Gabi Ayub, toujours Itzik Cohen, commande des hommes qui ne lui obéissent plus tout à fait. La vengeance ne se déguise plus en opération autorisée. Elle commence par un renseignement, un billet pour Marseille, une ville que l’équipe n’a jamais vue puisque le tournage a basculé à Budapest pour des raisons de sécurité. Un comble !

C’est là qu’apparaît Anne Aubert, épouse d’un responsable d’association humanitaire soupçonné de financer autre chose que des colis alimentaires. Bourgeoise catholique, keffieh sur les épaules, phrases mesurées, et plus tard du C-4 sous le manteau. Dix-sept ans après Shosanna Dreyfus, la jeune Juive qui brûlait un cinéma parisien rempli de dignitaires nazis dans Inglourious Basterds, Mélanie Laurent passe de l’autre côté du miroir. Même geste avec Hakim Djaziri, comédien et metteur en scène français, qui incarne le cadre du Hamas Saïd Al-Khatib et qui a subi des pressions pour renoncer au rôle. Il l’a gardé.

Restent les épisodes 7 et 8, et c’est de là que vient le choc. La violence, Fauda en vit depuis 2015, elle en a fait sa grammaire, personne ne découvre en 2026 que la série filme des exécutions dans des cages d’escalier. Ce qui saisit, ce sont les décors. Nous avons tous vu les images du 7 octobre, filmées et diffusées par les terroristes eux-mêmes, avec le soin méthodique de ceux qui veulent que rien ne s’efface. Il en est resté une géographie. Une porte de mamad qu’on retient de l’intérieur. Une pelouse de kibboutz avec le tricycle renversé dessus. Un abri de béton au bord d’une route de campagne, de ceux qui servent à se protéger des roquettes et où l’on s’est entassé pour rien. Les carcasses noircies alignées sur des kilomètres de bitume. Le site de Nova près de Réim, ses enceintes, ses tentes, ses voitures abandonnées portières ouvertes. Ces lieux habitent des gens qui n’ont jamais mis les pieds à Sderot ni à Ofakim, exactement comme le portail de Birkenau appartient à l’imaginaire de millions de personnes qui n’iront jamais en Pologne. Les couleurs comptent autant que les formes. Le jaune du sable, le vert trop net des pelouses irriguées, la lumière de samedi matin. Nous n’avons pas eu besoin d’y aller.

Ces deux épisodes sont les premiers à raconter une histoire dans cet imaginaire-là. Les témoignages ne manquent pas, les reportages non plus, des heures d’archives et de récits de rescapés circulent depuis deux ans, et la saison s’en est nourrie puisque les scénaristes Omri Shenhar, Sari Azoulay Turgeman, Yona Rozenkier et Nir Berger ont travaillé à partir de ces paroles. Ce qui arrive au bout de sept épisodes relève d’autre chose. Nous suivons Doron depuis onze ans, Eli et Steve presque autant, nous connaissons leurs tics, leurs colères, la manière dont ils entrent dans une pièce. Et voilà que ces gens-là marchent dans nos images. Deux imaginaires se percutent, celui de la série et celui du 7 octobre, chacun installé de longue date dans nos têtes, et le heurt produit quelque chose qu’aucun documentaire n’avait pu produire jusqu’ici. Le carton d’avertissement de Yes, la chaîne israélienne qui a diffusé la saison à partir du 18 mai 2026, ne parle pas de scènes difficiles. Il parle de mémoire. Il propose au spectateur de sauter les épisodes 7 et 8 sans rien perdre de l’intrigue, ce qu’aucune série de onze épisodes n’accepte de gaieté de cœur. Netflix a conservé la mise en garde telle quelle.

Onze ans que la série dure, et elle s’arrête là, annoncée comme sa dernière saison. Lior Raz n’a jamais été aussi juste que dans ce rôle d’homme qui tient debout par habitude, et Yaakov Zada-Daniel lui tient tête sans hausser la voix une seule fois. La saison a choisi son échelle et s’y tient sur onze épisodes, des combattants et leurs morts, une famille de kibboutz, un fils de pisteur bédouin, une femme de Marseille qui range son keffieh dans un vestiaire de bourgeoise. Le public a suivi sans attendre, septième place mondiale du classement Netflix et top 10 dans quarante-trois pays en vingt-quatre heures, ce qui pour une fiction en hébreu et en arabe dit quelque chose de la place prise par cette série depuis 2015. Onze épisodes de quarante-cinq minutes, disponibles d’un bloc depuis le 8 septembre. Deux regrets, Matan Meir n’aura pas vu la saison qu’on lui dédie et les terroristes ont réussi leur coup. Le 7 octobre, fait désormais partie de notre imaginaire. Bien entendu Fauda, avec beaucoup d’intelligence, tourne à l’intérieur de cet imaginaire.
Rachel A. Silberman






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