Moins de trois semaines après la Marche des Fiertés de Paris, le Beit Haverim regarde ce que cette journée a laissé derrière elle. Des photos, des souvenirs de bitume et de paillettes. Et surtout des messages arrivés depuis, signés par des inconnus qui souhaitent désormais rejoindre l’association. Une question court depuis dans les couloirs du Beit, et c’est elle qui donne son titre à ces lignes.

©Alexandra Pellas

Samedi 3 octobre 2026, place d’Italie, un peu avant 13 heures. Cette marche aurait dû avoir lieu le 27 juin. La canicule avait placé Paris en vigilance rouge et l’Inter-LGBT s’était résolue à tout annuler à quelques heures du départ. Trois mois plus tard, les drapeaux sont ressortis des placards, avec cette fois un pull noué à la taille. Avenue des Gobelins, rue Claude-Bernard, boulevard Saint-Germain. Au milieu du flot arc-en-ciel avançait un char frappé de l’étoile de David, le seul char juif du cortège. Celui du Beit Haverim, la « maison des amis », fondée en 1977. L’année exacte où Paris organisait sa toute première marche. Les deux ont grandi côte à côte, presque cinquante ans de trottoirs partagés, de slogans changeants et de fidélité têtue. Ce samedi-là, Souccot venait tout juste de s’achever. Quelques jours plus tôt, l’association avait lancé les festivités par une Rooftop Souccah Party, DJ set sous les branchages, comme si la cabane des Hébreux dans le désert avait toujours été faite pour accueillir une fête de fierté. En juin déjà, le Shabbat des Fiertés avait réuni ses habitués, et une veillée interreligieuse avait été pensée pour rassembler voix juives, chrétiennes et musulmanes la veille du grand jour.

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Sur n’importe quel parcours de Pride, quelqu’un finit toujours par lancer Diva. Dana International, Eurovision de Birmingham, mai 1998. Des milliers de gens la chantent à tue-tête sans savoir qu’elle est née à Tel-Aviv dans une famille juive d’origine yéménite. La chaîne remonte bien plus loin.

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Magnus Hirschfeld ouvre son Institut de sexologie à Berlin en 1919. Son père était médecin à Kolberg, sur la Baltique. Les nazis pillent l’institut en mai 1933 et sa bibliothèque finit dans les flammes de l’Opernplatz quelques jours après. Harvey Milk, lui, vendait des pellicules dans sa petite boutique de Castro Street quand San Francisco l’a élu en novembre 1977. Premier élu ouvertement gay de Californie. Son grand-père Morris avait quitté la Lituanie pour tenir un magasin à Woodmere, sur Long Island. Barbra Streisand, enfant de Brooklyn, reste depuis des décennies une icône que la communauté s’est choisie toute seule. Le char du Beit Haverim roulait au bout de cette lignée, sans forcément la revendiquer, avec la musique à fond et des gamins de vingt ans qui dansaient sur la plateforme.

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Le plus beau souvenir de cette journée a pourtant commencé après. Dans les jours qui ont suivi, plusieurs personnes croisées sur le parcours ont écrit à l’association. Elles avaient vu passer le char, parfois échangé quelques mots avec les bénévoles le long du parcours. Elles veulent adhérer. « Derrière les drapeaux, la musique et les sourires, il y a aussi des personnes qui, parfois, découvrent pour la première fois qu’il existe un endroit où elles peuvent être pleinement elles-mêmes », écrit l’association. Juives et LGBTQ+ à la fois, sans devoir sacrifier l’un des deux. Chez certains, le sujet ne s’abordait jamais à table, ni le vendredi soir ni les autres jours. D’autres ignoraient simplement qu’une telle association existait, à Paris, depuis près d’un demi-siècle. Ils l’ont appris un samedi d’octobre, entre la place d’Italie et la Bastille. Pour l’association, la réussite de cette Pride tient précisément là, dans ces quelques personnes qui ont trouvé une communauté où elles se reconnaissent.

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Alors, et maintenant ? Le Beit Haverim répond par le calendrier. L’engagement court toute l’année à Paris. Il y a les rencontres, les débats, les shabbats, les fêtes du Beit J, le groupe des plus jeunes, qui annonce pour la fin du mois une soirée Halloween baptisée La Malédiction du Beit. Il y a aussi, plus discrètement, l’accueil de ceux qui arrivent pour la première fois, souvent avec une boule au ventre. La visibilité marque aussi « le début de nouvelles rencontres et de nouveaux engagements », résume l’association. En 2027, la marche parisienne célébrera sa cinquantième édition. Le Beit Haverim fêtera ses cinquante ans. Quelqu’un, quelque part, a sûrement déjà commencé à dessiner le char.

Rachel A. Silberman

www.beit-haverim.com

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