Qu’est-ce que la lumière raconte de notre époque, de notre mémoire et de notre rapport à la création ? Avec l’exposition Sur les traces de la Lumière, présentée dans le cadre du Festival des Cultures Juives organisé par le FSJU, Salomé Cohen, présidente de l’UEJF Arts et commissaire de l’exposition, réunit quinze jeunes artistes juifs contemporains autour de cette question universelle. Peintures, photographies, sculptures, mezouzot en laque, musique et cinéma dialoguent à travers une vingtaine d’œuvres qui explorent les multiples significations de la lumière. Présence esthétique, symbole de transmission et de connaissance, elle devient aussi, dans le contexte actuel, une lumière de résistance et d’espérance, portée par ceux qui continuent de créer malgré les blessures et les épreuves. Nous avons rencontré Salomé Cohen pour évoquer la genèse de cette exposition, le regard de cette nouvelle génération d’artistes sur son héritage et la manière dont l’art peut encore éclairer, relier et transmettre.

SABABA MEDIAS : Vous êtes commissaire de l’exposition Sur les traces de la Lumière. Comment est née cette idée et pourquoi ce thème de la lumière ?
SALOME COHEN : Après le succès de notre première édition, Symboles et mémoires, qui était l’une des premières expositions à donner une voix aux jeunes artistes après le 7 octobre, j’avais envie de pousser les artistes vers un thème plus universel, plus ouvert. La lumière s’est imposée presque naturellement. Elle relie art et judaïsme depuis toujours. C’est une question, presque une obsession, car elle touche à l’essence même d’une œuvre. Mais la lumière est aussi profondément enracinée dans nos traditions juives. Et dans notre contexte, elle dépasse le simple thème esthétique. C’est un acte de résistance car la lumière incarne la flamme de la création.
Le visuel de l’exposition montre une silhouette avançant vers une ouverture lumineuse. Que représente cette image pour vous ?
Cette photographie prise par Ava Ganem est saisissante par sa justesse. Elle résume l’idée principale de l’exposition : la lumière est une quête. C’est une succession de traces, parsemées d’ombres noires, grises qui donnent des éclats lumineux. La lumière ne s’atteint pas sans effort, mais elle est accessible.
Et Ava nous le montre bien. On suit cette silhouette d’homme vêtue de noir qui sort d’un tunnel pour se diriger vers le mur de Jérusalem. La construction photographique est très intéressante, car on traverse l’ombre du tunnel pour arriver à la lumière étincelante. Pour la photographe, la lumière vient de la foi. C’est une traversée symbolique et intérieure. Moi, j’ai une vision plurielle : la lumière peut venir par différentes voies. La foi, oui, mais aussi l’art, la création, notre capacité à nous reconstruire après des périodes d’obscurité. L’art peut nous aider à retrouver notre lumière dans les moments les plus sombres. Et ça, je crois que c’est accessible à chacun d’entre nous.

Vous réunissez quinze jeunes artistes juifs contemporains. Qu’ont-ils en commun malgré la diversité de leurs pratiques ?
Je crois qu’ils ont tous en commun cette quête d’identité, autant artistique que religieuse. Ils expérimentent, se cherchent et construisent à partir de leur éducation et leur histoire. Ce qui est beau et très émouvant, c’est qu’ils n’ont pas peur d’aller encore et toujours plus loin. La lumière c’est un véritable défi. Ils passent après des siècles d’Histoire de l’art, et pourtant, ils arrivent à créer encore autrement, avec une fougue et un souffle créatif infini. Ce thème est très ambitieux parce qu’on pense tous le connaitre, et c’est peut-être le plus complexe car il pousse les artistes à plonger en eux-mêmes. Ils ont tous largement relevé le défi, en nous offrant des œuvres singulières et authentiques.

Vous évoquez la lumière comme transmission, mais aussi comme résistance et espérance. Pourquoi cette dimension vous semblait-elle importante aujourd’hui ?
La transmission est pour moi la première valeur du judaïsme. Transmettre, c’est perpétuer nos traditions pour justement résister face à ceux qui veulent les voir disparaitre. L’art devient une arme, un moyen de transmettre, une réponse résistante à ceux qui nient les mémoires de la Shoah et du 7 octobre. L’Histoire a montré que le peuple juif était résilient, à l’image de ces sept fioles de Hanouka. Dans ce contexte, la lumière est le meilleur emblème de cette transmission car elle les relie, les cimente et les enracine. Plus que symbolique, elle représente la connaissance. Elle incarne des traces d’histoires qui nous construisent. L’art devient une trace enracinée de lumière qui encourage la transmission.

Depuis le 7 octobre, avez-vous observé une évolution dans la manière dont les artistes juifs abordent leur identité et leur travail ?
Cette question me fait beaucoup penser à notre première exposition, Symboles et Mémoires. Ce sont les jeunes artistes juifs qui étaient venus me voir, après le 7 octobre en me disant : il faut faire quelque chose, qu’on puisse s’exprimer, qu’on nous donne une voie. Et c’est ce qu’on a réussi à faire l’année dernière. Chaque artiste a présenté sa définition du judaïsme, emprunte d’histoire, de tradition, de mémoire, et de résilience.
Je pense qu’il y’a une grande évolution pour beaucoup d’artistes juifs. Là où pour certain avant, ce n’était pas question, la question leur a été imposé. Le contexte actuel fait que pour beaucoup, l’art devient un outil de médiation pour faire barrage au rejet. Il permet de se faire entendre, et de faire prendre conscience de la douleur du 7 octobre.

L’exposition mélange peinture, photographie, sculpture, musique et cinéma. Que permet ce dialogue entre les disciplines ?
J’ai pensé cette exposition comme une immersion. J’ai toujours voulu que les médiums dialoguent entre eux. C’est ce qui rend l’exposition vivante, dynamique. Et puis chaque personne a une sensibilité différente, certains seront touchés par une peinture, d’autres par une photographie, une sculpture, la musique ou le cinéma. J’avais envie que personne ne soit laissé de côté. De plus, ce dialogue entre les médiums, il crée aussi quelque chose d’autre : il favorise la discussion entre les spectateurs. Cette exposition est construite avant tout comme un moment d’échange, une conversation plurielle entre les artistes et ceux qui les regardent.

Qu’aimeriez-vous qu’un visiteur qui ne connaît presque rien à la culture juive découvre en entrant dans cette exposition ?
J’aimerais qu’ils voient que la culture juive est un dialogue permanent aux couleurs et aux significations infinies et décloisonnés à toute époque. Elle est belle car elle est plurielle, tant par son Histoire que par ceux qui l’ont raconté et ceux qui la racontent encore.
Si vous deviez résumer Sur les traces de la Lumière en une seule phrase, celle que les visiteurs devraient garder en quittant l’exposition, quelle serait-elle ?
J’aimerais que les visiteurs se disent : « cette exposition m’a reconnecté à ma lumière ! ». Ce serait le plus beau des cadeaux pour moi, autant que pour les artistes.
Propos recueillis par Hanna-Fortuna Toledano
https://www.festivaldesculturesjuives.org






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