J’avais un peu moins de vingt ans. J’étais beatlemaniac et je l’assume. En 1967, la musique n’était pas un décor, elle était une façon de respirer. Dans ma tête, ça tournait en boucle. The Beatles avec All You Need Is Love, Procol Harum et A Whiter Shade of Pale, Scott McKenzie et San Francisco, The Turtles avec Happy Together. Côté francophone, Jacques Dutronc chantait J’aime les filles, Salvatore Adamo Inch’Allah. Sur Europe 1 et RTL, on avait l’impression que le monde entier chantait la jeunesse, l’amour, le soleil, la liberté.

Mais en 1967, il y a deux chansons qui n’ont jamais quitté ma mémoire. Edbah el Yahoud par la diva égyptienne Oum Kaltoum, « égorge les Juifs », que nous comprenions très bien et qui nous glaçait d’effroi. Et surtout une chanson à part, Yerushalayim Shel Zahav, la chanson née avant la guerre.

L’essentiel est là. Cette chanson est née avant la victoire, avant même la guerre. Écrite par Naomi Shemer, chantée au départ par Shuli Natan, presque inconnue, avec une voix droite, simple, sans théâtre, Jérusalem d’or portée par une voix d’or. Ce n’était pas une fanfare, elle ne célébrait rien. Elle regardait Jérusalem comme on regarde une absence. À ce moment-là, la ville était coupée, la Vieille Ville inaccessible, le Mur aussi. La chanson disait une ville portée dans la gorge, une ville qu’on ne pouvait pas toucher. C’était une chanson de manque, et c’est précisément pour cela qu’elle frappait.

Puis la guerre est venue, et ce qui était manque est devenu basculement. Après juin 1967, Naomi Shemer a ajouté des mots, la chanson a changé de statut. Elle n’était plus seulement nostalgie, elle devenait chanson de retour, de soulagement, la chanson qui disait que ce qui était fermé s’était rouvert. En Israël, elle est devenue plus qu’un succès, un repère.

Il faut se souvenir de l’atmosphère de ces mois-là. Pendant deux mois, nous avons entendu des dirigeants arabes promettre l’extermination des Juifs, pas à mots couverts, explicitement. Choukheiri disait à la télévision, avec son accent et son français maladroit « Juifs œilrope retournent œilrope. Juifs regilieux seulement pilgrimage. » Je l’ai entendu mot pour mot. Et Nasser promettait de jeter les Juifs à la mer. Ces phrases, je ne les ai pas découvertes dans des livres d’histoire, je les ai entendues en direct, répétées, martelées pendant des semaines.

Et il faut se rappeler une chose simple. La Shoah, c’était vingt-deux ans avant. Pas une éternité. C’était encore dans les familles, dans les silences, dans les corps, dans la tête des Juifs du monde entier. Même en Tunisie, mon pays natal. En 1967, mes parents y vivaient encore et même là, il y a eu des émeutes antijuives, dirigées en réalité par le pouvoir, comme tant de fois dans notre histoire. Des magasins brûlés, des synagogues attaquées, des Juifs pris pour cibles. Moi, je n’étais en France que depuis deux ans et quand j’entendais Nasser parler, je ne pensais pas en analyste, je pensais à mes parents, je pensais au peuple juif.

Fin mai, l’angoisse est montée encore d’un cran avec l’annonce du blocage des détroits de Tiran. On comprenait que ce ne serait pas que des mots. La radio devenait une obsession. On écoutait, on attendait, on retenait son souffle. Puis la guerre a éclaté.

Elle a duré six jours. Quand elle s’est arrêtée, ce que j’ai ressenti n’était pas de l’euphorie, c’était un soulagement physique. Jérusalem était réunifiée, la Vieille Ville redevenait accessible. Yerushalayim Shel Zahav changeait de statut. Elle n’était plus seulement la chanson du manque, elle devenait la chanson de la tenue, de ce peuple qui avait tenu.

Quinze jours plus tard, avec trois amis, nous sommes partis à Saint Tropez. Je n’avais que cinquante francs en poche. La R8 de mon pote n’était pas une voiture, c’était un studio mobile, avec un tourne disques intégré, un truc magique pour l’époque. Le disque sautait sur les bosses, on rigolait, on remettait l’aiguille, on repartait. Entre deux morceaux, Europe 1 et RTL faisaient le lien. Dans la voiture, la bande-son du monde. The Beatles, Procol Harum, Scott McKenzie, The Turtles, puis Dutronc et Adamo. On chantait, on vivait, on était jeunes.

Mais quand Yerushalayim passait, il y avait un silence. Même dans la R8. Parce que ce n’était pas une chanson de vacances. C’était une chanson qui arrivait après deux mois où l’on parlait de notre disparition.

J’ai aimé les Beatles pour la joie, la pop pour la liberté. Mais Yerushalayim Shel Zahav, je l’ai aimée parce qu’elle a été écrite avant la guerre, qu’elle a traversé la peur et qu’elle a trouvé son sens après. Elle n’a pas célébré une victoire, elle a dit une chose simple. On a tenu.

Aujourd’hui, cinquante-huit ans plus tard, je repense à cette route du Sud toute neuve en juin 1967. Nous étions quatre, presque sans argent, avec beaucoup de musique et l’impression que la route ne finirait jamais. Nous ne sommes plus que deux. Michou, le mangeur de fricassés, est parti. Mon cher Paulo aussi, pour qui j’ai composé en 2018 Samba pour Paulo, comme on lance une dernière bouteille à la mer, deux semaines après qu’il s’est éclipsé vers un autre univers.

Il reste les souvenirs, la R8, le tourne disques qui sautait, les chansons. Yerushalayim Shel Zahav, elle, n’a jamais sauté. Il reste cette évidence simple. On a vécu, on a aimé, on a tenu. Alors oui, malgré les absents, malgré le temps, malgré tout, Sababa. Am Israel haï.

Paul Germon

2 responses to “Yerushalayim-Saint Tropez, la R8 et le tourne disques”

  1. Avatar de Robert Vainchtein
    Robert Vainchtein

    Très beau mon frère

    1. Continue de nous régaler de ta belle plume. 👍🙏🇮🇱

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