L’incommensurable cruauté des massacres de civils perpétrés en Israël le 7 octobre 2023 marque une rupture fondamentale sur la scène mondiale. Cet évènement tragique exige la fin du silence et de l’indifférence, afin que ne soient jamais oubliés les victimes, les otages et leur mémoire. Cet acte de barbarie terroriste — le plus immonde commis contre des Juifs depuis la Shoah — a été commandité par la haine, au service d’une orchestration politique du Hamas. Il visait non seulement la destruction massive de vies juives, mais aussi la sidération des opinions publiques, des responsables politiques, des intellectuels, des artistes… du monde entier. L’effroi fut glaçant.

Nommer le mal

Il est de notre responsabilité universelle de nommer le mal et les crimes, sans peur, sans euphémisme, sans hiérarchie pouvait-on lire dans un courageux article de l’Express suite au 7 octobre. Refuser le silence, refuser de se taire est en effet une exigence face à une énigme morale sans précédent. À la suite du 7 octobre, un silence assourdissant — venant pourtant de voix habituellement promptes à s’insurger contre le racisme — s’est installé, accompagné d’une indifférence lourde de conséquences. Peu à peu, les victimes ont été transformées en bourreaux, au nom d’un antisionisme devenu le nouveau masque politiquement correct de l’antisémitisme, ce que la sociologue Eva Illouz nomme un antisémitisme vertueux. Et de préciser : Le négationnisme et la joie face à la fureur annihilatrice du Hamas continuent d’être, pour moi, une énigme obsédante.

Là où l’on s’attendait à un élan unanime de solidarité, de compassion et d’indignation face à un crime contre l’humanité, l’on a assisté à un grave glissement : de l’indifférence… à l’effacement, en passant même par une glorification et une joie festive notamment sur les campus universitaires. Le pogrom perpétré engendrait de manière inquiétante une inversion perverse des discours, notamment de la part d’une certaine gauche progressiste. Soutenir les forces du mal devenait un acte « héroïque » et de « résistance ».

Se taire ou transformer la réalité en l’effaçant par un récit négationniste, revenait à effacer les faits, à supprimer les traces, (comme au temps de la Shoah par balles), à faire disparaître l’antisémitisme sous un antisionisme « nouvelle vague ». Entendre à nouveau scander « Mort aux juifs » a fait froid dans le dos. Un climat de peur s’est installé chez les juifs de France et ils se sont vus contraints de s’inventer des noms d’emprunt pour commander un taxi, d’enlever leur nom des boîtes aux lettres, d’ôter les mezouzas des portes…  et finalement de se « maraniser ». Du jamais vu depuis 1930 !

Heureusement, certaines voix se sont élevées. Notamment à travers une tribune publiée dans Le Monde, intitulée : « Nous, Français juifs, n’avons rencontré que le silence, le déni ou l’indifférence de la gauche extrême face à l’antisémitisme ». Les signataires y exprimaient leur effarement devant le silence, notamment à gauche, (dont le socle fondateur était à l’origine la compassion) face à un antisémitisme qui, désormais, tue en France.

On ne dressera pas ici la liste des crimes antisémites depuis l’assassinat d’Ilan Halimi en 2006, ni celui des enfants de l’école Ozar Hatorah de Toulouse en 2012. Mais ces mots résonnent avec force : Nous sommes la seule minorité qui, lorsqu’elle exprime son sentiment d’exclusion, est accusée d’instrumentaliser sa souffrance. Nous sommes la seule minorité ignorée ou ridiculisée par la mouvance politique censée défendre les exclus. […] Disons-le clairement : cette gauche-là ne veut pas la paix. Sous couvert d’antisionisme, elle alimente l’antisémitisme et accélère sous nos yeux le triomphe mortifère des extrêmes.

Rendre sa dignité à la conscience collective

Alors, comment rendre sa dignité à la conscience collective après la tragédie du 7 octobre, après le déferlement de haine antisémite qui a suivi, alors que l’antisémitisme ne cesse de croître depuis les années 2000 ? Nommer l’horreur, dénoncer sans relâche l’indicible, afin que l’effacement ne succède pas à l’indifférence est bien sur une priorité. Mais il est surtout important de comprendre comment, une fois encore, la mécanique de l’antisémitisme s’est réactivée.

Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme, montrait déjà comment l’antisémitisme s’enracine dans une logique politique visant l’effacement du peuple juif. Ce projet de déshumanisation triomphe à la fois par la violence et par le consentement passif des spectateurs. Le silence face à la barbarie équivaut à une forme de complicité.

Aujourd’hui, refuser de nommer les crimes du 7 octobre, minimiser les violences sexuelles, en contester la réalité ou en diluer la gravité, revient à prolonger cette indifférence que redoutait Arendt. Détourner le regard, c’est nier le mal et renoncer à l’affronter. Préserver la mémoire des faits et résister au relativisme est une tâche politique et morale urgente.

L’effacement des corps des femmes

Il est clair que le 7 octobre s’est inscrit dans une entreprise d’effacement et d’éradication de l’Autre, où, en particulier, les corps des femmes ont été transformés en instruments de guerre : cibles d’humiliation, territoires à conquérir. Les violences sexuelles de guerre sont des armes délibérées d’asservissement total, visant à briser une femme et, à travers elle, une communauté entière Oublier ces crimes, les passer sous silence par refus de les voir, revient à reléguer une fois encore les femmes en marge de l’Histoire, pouvait-on lire dans quelques articles. C’est pourtant ce qu’ont fait certains groupes militants féministes, restés silencieux face aux viols et à la torture de femmes juives – faits avérés et documentés. En les effaçant, ils les ont symboliquement tuées une seconde fois, allant jusqu’à exclure des femmes juives de cortèges de manifestations.

Hannah Arendt nous aide à penser le mal collectif, celui qui organise la destruction par l’idéologie. Simone de Beauvoir, elle, dans Le Deuxième Sexe, éclaire sur le mal intime des femmes, celui qui marque les corps et déshumanise dans la chair. Les lire peut nous aider à lutter contre l’effacement et à nommer sans détour ce qui s’est produit le 7 octobre 2023 :

un crime contre des êtres humains parce qu’ils étaient juifs,

un crime contre des femmes parce qu’elles étaient des femmes,

une entreprise politique d’anéantissement de la dignité.

Pour quelle humanité… pour quelle vision du monde ?

Comme l’écrit encore Eva Illouz, comment expliquer la joie étrange et l’indifférence face à la nouvelle du pogrom, de la part de Canadiens, d’Américains, de Suédois, de Français ordinaires pour qui aucune mémoire personnelle n’était en jeu ? Elle analyse notamment l’émergence d’une politique qui s’apparente à une vision quasi religieuse du monde, insufflant à ses adeptes une mission eschatologique de salut en attribuant le mal radical à Israël (…) Une division manichéenne du monde a fait de la haine un principe politique plus actif de l’identitarisme progressiste : Israël est venu s’ajouter à l’axe du mal que sont la blanchité, le privilège, le colonialisme, le capitalisme, la masculinité, le réchauffement climatique … Une chose est sure : la haine dégrade et décrédibilise.

Avons-nous basculé définitivement dans une nouvelle civilisation ou la croyance remplace l’analyse, ou la viralité des fake news remplace la vision universaliste des Lumières, ou la simplification mensongère du réel efface la vérité, remplace la complexité par l’écriture d’un nouveau récit mythique. Lequel ? au nom de quels hommes et de quelles idées … pour quelle Humanité ? Si ces questions restent ouvertes, c’est autour des juifs et de la « question juive » que se joue, à nouveau, l’avenir moral et politique de notre société.

En tout cas, Avec Sababa gageons qu’un éclairage d’engagement et de fraternité, dans le renouvellement des heures, nous permette de mieux habiter le monde.

Martine Konorski

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