Asaf Avidan étant un de mes artistes référence, au sommet du sommet, vous comprendrez que j’attendais avec impatience la sortie de « Unfurl ». L’album paru le 10 octobre fait comme on entrouvre une porte longtemps tenue contre soi, non pour revenir au monde, mais pour céder enfin au mouvement qui déploie (Unfurl).

Après cinq années d’un trop long silence discographique, Asaf Avidan ne se contente pas d’ajouter un chapitre à son œuvre magistrale, il accepte que l’œuvre devienne le chapitre, qu’elle le traverse, qu’elle l’emporte. Le titre dit ce geste avec une exactitude presque cruelle. Déployer, dérouler, laisser se déplier ce qui était enroulé, non pas dans l’euphorie d’une révélation, mais dans l’abandon progressif du contrôle, comme une aile blessée qui réapprend l’air.

Tout commence par une décision de forme, et cette forme commande la morale de l’ensemble. Unfurl n’est pas une suite de chansons rangées dans l’ordre commode d’une écoute fragmentaire. L’album revendique sa nature d’œuvre continue, une seule chanson découpée en huit titres, huit séquences d’un même mouvement intérieur. Cette déclaration n’a rien d’une coquetterie, elle engage une responsabilité. Si l’album est un unique fil, l’auditeur ne peut plus s’accrocher à l’illusion des morceaux autonomes, il doit accepter la traversée, la durée, l’étrange loi de continuité qui fait revenir les motifs, qui les transforme, qui les contredit sans jamais les annuler. Ici, la cohérence n’est pas narrative au sens classique, elle est organique, musicale, émotionnelle, conceptuelle. Elle se tient sur trente-cinq minutes comme une tension contenue, sans rupture artificielle, sans complaisance pour l’immédiateté.

Cette continuité raconte un processus précis, celui d’un sujet qui se défait. Non une morale sur la vulnérabilité, non un discours rassurant, mais l’exposition d’une fissure laissée ouverte. L’expérience à l’origine de l’œuvre se présente comme une méditation poussée trop loin, au point de devenir traversée anxieuse, perte de repères, vertige. L’ego cesse de tenir, les frontières habituelles du moi deviennent poreuses, et l’album ne se donne jamais la mission de réparer. Il explore. La répétition, loin d’appauvrir, mime l’impossibilité de saisir ce qui arrive. L’énoncé d’impuissance devient rythme, le rythme devient preuve, la preuve devient matière sonore. Même quand un titre semble promettre l’apaisement, la sérénité demeure fragile, transitoire, presque suspecte, non comme une conclusion, mais comme un passage.

Cette exploration impose une voix qui n’accepte aucune assignation. Chez Asaf Avidan, le timbre ne se contente pas de chanter, il traverse. Il traverse les genres, les nerfs, l’endroit même où l’on croyait l’avoir compris. Il se module comme on change de masque dans une tragédie antique, grave puis strident, railleur puis funèbre, caressant avant de mordre. La métamorphose n’est pas un caprice esthétique, elle est l’outil nécessaire pour rendre compte d’une profondeur devenue instable, mouvante, presque indescriptible. Une seule manière de chanter aurait trahi le sujet. Ni le cri, ni le murmure, ni la théâtralité des graves, pris isolément, ne pouvaient contenir la multiplicité de l’expérience humaine. D’où cette palette vocale qui ne vise pas la séduction ni la virtuosité démonstrative, mais la précision d’un fil conducteur émotionnel, tantôt presque désincarné, tantôt brutalement exposé. Dans cet opéra intérieur, la chanson demeure le Dieu, et le chanteur se dit à son service.

La nouveauté la plus apparente, et pourtant la moins superficielle, réside dans l’audace rythmique. Pour la première fois, la voix se risque à la vitesse, au débit syncopé, presque martial, d’un rap incandescent. On pourrait y reconnaître un clin d’œil à Eminem, mais ce serait manquer l’essentiel. Ce n’est ni posture ni citation, c’est une nécessité organique, une accélération du cœur mise en syllabes. Moins l’ego que la panique, moins la démonstration que la fuite en avant. Le flux ne sert pas le spectacle, il sert l’état de conscience, et l’état de conscience commande la forme.

Autour de la voix, l’orchestre ne se contente jamais d’accompagner. Il dialogue, contredit, se travestit. Tantôt grand ensemble aux cordes inquiétantes, tantôt fanfare volontairement nasillarde, tantôt cabaret déglingué aux ironies sombres, le tissu sonore refuse le décoratif. Il agit comme un espace mental. Asaf Avidan convoque une ambition orchestrale où l’on entend une production pensée comme une musique de film, non pour pasticher, mais pour donner une dimension physique à l’expérience intérieure, l’ampleur, l’écrasement, l’insistance. Bernard Herrmann plane comme une menace élégante, et la spirale hitchcockienne irrigue ces retours, ces boucles, ces pensées intrusives qui s’enroulent sur elles-mêmes. Tout est hanté parce que tout revient. Les motifs circulent d’un morceau à l’autre sans rupture nette, fragments de texte, textures, tensions, comme si l’œuvre entière se souvenait d’elle-même au moment où elle se défait.

Cette esthétique du retour éclaire une conception plus vaste, presque picturale. Unfurl se compare au geste de peintres qui passent leur vie à représenter le même sujet, encore et encore. L’œuvre n’habite pas une toile isolée, elle habite la répétition elle-même, chaque tentative différente parce qu’inscrite dans le présent, jamais ailleurs. Ainsi se comprend la puissance du dispositif. Dire que l’album est une seule chanson déployée en huit parties décrit une structure exacte, et non une formule. Le dernier titre ne conclut pas par une résolution, il agit comme un écho final, le point où tout ce qui a été déplié reste ouvert, sans être refermé.

La profondeur de ce geste ne se réduit pas à la psychologie. Asaf Avidan décrit une exploration progressive comparable à l’observation d’un objet de plus en plus près, jusqu’aux particules et aux sous particules. Avec Unfurl, il va plus loin encore, jusqu’à un niveau où la description vacille, où l’instabilité devient le seul vocabulaire honnête. À ce stade, il ne s’agit plus seulement d’un individu, mais d’un état subconscient universel, quelque chose qui dépasse le moi. La douleur n’a pas disparu, elle s’est déplacée. Elle ne se laisse plus qualifier strictement comme douleur ou souffrance, elle devient expérience humaine, composite, faite d’espoir, de panique, d’humour, de mélodrame, tentative d’océan fabriqué à mains nues à partir de gouttes d’eau.

Dans ce déplacement, une lucidité se dégage, plus nue, moins défensive. Les ruptures amoureuses, si souvent prises comme origine commode d’une voix ou d’une écriture, ne seraient que des masques. Ce qui revient, plus archaïque, c’est l’insuffisance, l’invisibilité, le non-sens. Et la répétition cesse alors d’être une fatalité romantique pour devenir un indice, si les mêmes scénarios reviennent, c’est qu’une force intérieure les engendre. Le refus de rester piégé dans la lecture littérale de la douleur marque une évolution. Influencé par Jung, l’artiste s’intéresse aux archétypes, à la transmission, à la dissolution de la personnalité individuelle. Plus il creuse sa propre forme, plus il cherche, paradoxalement, un pochoir de l’humain. Son expérience ne se dit pas exceptionnelle, elle se veut accessible, comme le rappellent certaines philosophies où l’univers n’est pas extérieur à l’homme, mais en lui, d’où la méditation recommencée jusqu’à l’effacement du moi.

Il fallait un lieu pour accueillir une telle hantise, et ce lieu apparaît comme une scène intérieure autant qu’un studio, celui de Brad Pitt. Miraval, non comme mythe mondain, mais comme espace poreux, mémoire saturée, murs qui n’ont rien oublié. Après une tournée qui l’avait laissé exsangue, notamment un passage à l’Acropole d’Athènes en 2022, le doute s’installe, doute de la musique, de l’élan, peut-être même de la nécessité. L’invitation croisée dans une loge parisienne agit moins comme opportunité que comme suspension du vertige. La pluie constante, l’absence de celui qui invite, et pourtant des chansons surgissent, quatre, et chose inédite, ne sont pas jetées. Ce détail, apparemment anecdotique, touche au cœur de l’œuvre, car l’effacement est l’un des réflexes de la peur, et le refus de l’effacement indique qu’un pacte nouveau s’est formé entre l’artiste et ce qui le traverse.

Ce pacte résonne avec une familiarité ancienne avec la mort, sans spectacle ni pose. Rescapé d’un cancer, formé aux Beaux-Arts de Jérusalem, passé par le cinéma avant de s’abandonner à la musique au milieu des années 2000, Asaf Avidan porte une angoisse fondamentale, presque métaphysique, que la vie puisse n’avoir aucun sens sinon celui qu’on lui arrache. Unfurl ne répond pas, il questionne encore, mais avec une honnêteté qui refuse la surdramatisation. Là où tant d’œuvres convertissent l’effondrement en slogan, celle-ci maintient une retenue, une tension, une précision, comme si la grandeur n’était pas d’amplifier, mais de tenir.

Enfin, et c’est d’importance pour votre dévoué serviteur, le déploiement ne s’arrête pas à la musique. Installé près de Carcassonne avec sa compagne Caterina, l’artiste étend la logique de protection au dehors, fondant un sanctuaire, refuge pour animaux promis à l’abattoir ou à l’abandon. Ce geste n’est pas un manifeste, il est une continuité silencieuse. Après avoir exploré la fragilité humaine jusqu’à l’abîme, protéger ce qui ne parle pas revient à reconnaître que la vulnérabilité n’est pas un thème mais une réalité partagée, et que l’éthique, parfois, prolonge l’esthétique sans discours.

Unfurl n’est pas un album aimable. Il n’offre ni catharsis facile, ni message clé en main, ni consolation immédiate. Il exige une écoute continue, et perd une part de sa force s’il est morcelé. Cette exigence est rare, et risquée, parce qu’elle suppose un pacte tacite, faire confiance à l’intelligence sensible de celui qui écoute, lui demander non de comprendre d’un coup, mais de se laisser traverser. Dans l’inconfort de la métamorphose, quelque chose s’apaise pourtant, non la douleur, mais le mensonge. Et cette victoire, discrète et sévère, suffit à faire d’Unfurl une œuvre qui ne cherche pas à briller, mais à se déplier, jusqu’au point où l’on ne peut plus tricher, ni avec soi, ni avec le chant, ni avec la création artistique, ni avec la Vie et ça c’est le prodige Asaf Avidan.

Eden Levi Campana

Asaf Avidan est un auteur, compositeur, interprète inclassable, le dandy traverse les genres musicaux sans jamais s’y enfermer. Folk, rock, blues ne sont pas des finalités pour sa création mais des alliés complices. Il s’impose très tôt grâce à une écriture exigeante, une signature vocale unique, et un sens de la mise en scène très aiguisé.

Né le 23 mars 1980 à Jérusalem, fils de diplomates, son enfance se déroule en partie hors d’Israël, notamment en Jamaïque, au gré des affectations, des paysages et des langues. Cette jeunesse itinérante, faite de déplacements constants et d’une observation silencieuse du monde, façonne durablement son imaginaire. Elle installe très tôt une sensibilité à l’altérité, aux fractures, aux zones intermédiaires. Dans le cadre de ses études, il choisit l’image avant le son et étudie l’animation à la Bezalel Academy of Arts and Design de Jérusalem. Son film de fin d’études est primé au festival du film de Haïfa. On y perçoit déjà un sens aigu du récit, une maîtrise de la tension émotionnelle, une capacité à raconter la chute sans l’édulcorer.

La reconnaissance arrive au milieu des années 2000 avec le groupe Asaf Avidan and the Mojos. Leur album The Reckoning rencontre un succès majeur en Israël. Puis vient Reckoning Song, remixé sous le titre One Day. Le morceau se propage à l’échelle mondiale, cumule plusieurs centaines de millions d’écoutes et fait basculer sa trajectoire. Cette exposition internationale ouvre la voie à une carrière solo affirmée, portée par des albums comme Different Pulses, Gold Shadow, The Study on Falling ou Anagnorisis. L’écriture s’y resserre, se dépouille, devient plus introspective. Il y explore la fragilité, la chute, la lucidité, sans posture ni fard, avec une sincérité presque inconfortable.

Aujourd’hui installé en France, Asaf Avidan a choisi le retrait plutôt que le bruit. Une vie en marge du flux médiatique, plus lente, plus silencieuse. Ce choix est indissociable d’un engagement profond pour la cause animale, mené aux côtés de sa compagne Caterina, d’origine italienne. Ensemble, ils fondent le Different Pulses Sanctuary, un refuge pour animaux situé à Montolieu, dans l’Aude, près de Carcassonne. Le lieu accueille des animaux sauvés de l’abandon, de la maltraitance ou de l’abattage. Ce sanctuaire n’est ni un symbole ni une parenthèse. Il est un engagement quotidien, concret, une éthique vécue, inscrite dans un mode de vie végane pleinement assumé.

Cet engagement transforme son rapport au monde comme à la création. La musique devient plus épurée, parfois plus grave, comme en dialogue direct avec cette existence ancrée dans le vivant, attentive à la vulnérabilité, à la réparation, à la responsabilité. Chez Asaf Avidan, il n’y a plus de séparation entre l’artiste et l’homme. Ils avancent ensemble, dans une recherche de cohérence où la musique, la conscience et la vie cessent de se juxtaposer pour ne former qu’un seul mouvement.

Informations : https://www.asafavidan.com

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