Juin 2011, banlieue de Washington. Un entrepôt d’œuvres d’art sans enseigne, à vingt-cinq minutes du Capitole. Un journaliste du Forward obtient l’autorisation d’entrer, assortie d’une condition. Il pourra regarder. Il ne posera aucune question. Ce qu’il vient voir tient sur une feuille de papier chiffon de trois cent quarante mots, écrite en 1790 par George Washington. Les historiens la tiennent pour le document le plus important de l’histoire juive américaine. Cela fait près de dix ans que personne ne sait où elle est. Six mois plus tôt, Jonathan Sarna, la plus haute autorité vivante sur le sujet, l’a reconnu publiquement devant un auditoire anglais. Il ignorait où reposait la pièce maîtresse de sa propre discipline.

Pendant ces mêmes années, les huit mots que contient cette lettre sont cités dans les prétoires de la Cour suprême. Ils circulent dans des haggadot de Pessah et des bulletins de synagogue. Ils sont brandis dans la polémique sur le centre communautaire musulman près de Ground Zero. Barack Obama les invoquera depuis la Maison-Blanche. Le Congrès votera des résolutions à leur gloire. Le manuscrit est introuvable. La phrase, elle, travaille. Elle ne naît pas où l’on croit. « To bigotry no sanction, to persecution no assistance. » (Un gouvernement qui n’accorde aucune sanction à la bigoterie ni aucune assistance à la persécution). On la cite depuis deux siècles comme la parole fondatrice d’un président visionnaire. Elle n’est pas de lui.

Le 18 août 1790, Washington descend au Rhode Island, dernier État à s’être rallié à la Constitution. Jefferson l’accompagne. Selon l’usage du temps, les notables et les représentants des cultes viennent lire des adresses de bienvenue. Parmi eux, un marchand du port nommé Moses Seixas, responsable de la petite congrégation séfarade locale, descendant de familles chassées par l’Inquisition portugaise. Il n’est ni théologien ni juriste. Il tient une banque. Et il rend grâce, dans une langue biblique, que les Juifs, longtemps privés des droits inestimables de citoyens libres, vivent enfin sous un gouvernement qui à la bigoterie ne donne aucune sanction, à la persécution aucune assistance.

La lettre de Moses Seixas à George Washington, août 1790. Président de la congrégation hébraïque de Newport, ce marchand séfarade remercie le nouveau chef de l’État pour un gouvernement qui « n’accorde aucune sanction à la bigoterie ni aucune assistance à la persécution ». Quelques jours plus tard, Washington reprendra presque mot pour mot cette formule, appelée à devenir l’un des textes fondateurs de la liberté religieuse aux États-Unis.

Quelques jours plus tard, le président répond. Et il lui rend ses propres mots. Tout est dans ce mouvement. Washington aurait pu féliciter, remercier, promettre. Il fait autre chose. Il prend la phrase d’un citoyen et il la contresigne. Ce qui était un espoir formulé par une minorité de quelques milliers d’âmes ressort de sa plume en doctrine d’État. Le geste est d’une intelligence politique presque insolente. Il ne concède rien, il ratifie. Il change un vœu en constat. Il y ajoute la seule chose que Seixas ne pouvait pas dire lui-même. La liberté de conscience n’est pas une tolérance accordée par une majorité. C’est un droit naturel, que personne n’a qualité pour octroyer, donc personne pour reprendre. Autrement dit, la phrase vient d’être libérée de son auteur au moment même où elle est libérée de son garant. Le Bill of Rights sera ratifié seize mois plus tard.

Washington termine par une image agricole, chacun assis en sécurité sous sa vigne et son figuier, sans que personne vienne l’effrayer. Il affectionnait ce verset au point de l’employer près de cinquante fois dans sa vie, presque toujours pour évoquer sa retraite à Mount Vernon. Le verset vient de Michée. Ce jour-là, un général virginien rend aux héritiers des prophètes une phrase de leurs prophètes. Il a passé sa lettre entière à faire cela. Rendre aux gens ce qui leur appartenait déjà. La phrase entre dans le langage commun. Elle traverse le XIXe siècle recopiée à la main dans les livres de prières des familles. Elle entre au XXe dans les plaidoiries et gagne au moins trois affaires de liberté religieuse devant la Cour suprême. Ruth Bader Ginsburg et Elena Kagan viennent la lire à voix haute à Newport, lors d’une cérémonie annuelle qui en est aujourd’hui à sa soixante-dix-huitième édition. Des musulmans de Manhattan s’en servent pour défendre leur droit de bâtir. Une idée qui affirme n’être la propriété de personne finit logiquement par se laisser saisir par tout le monde.

Le manuscrit fait exactement l’inverse. Vers 1950, un philanthrope new-yorkais l’achète à un descendant direct de Seixas pour une somme dérisoire, au terme d’un bras de fer discret avec la congrégation de Newport, qui espérait le récupérer et ne le récupérera jamais. Il est déposé dans un musée de Washington, y reste un demi-siècle, puis le musée ferme en 2002 et la feuille part au garde-meuble. Pendant que la phrase se plaide, le papier se verrouille. La Bibliothèque du Congrès demande à l’exposer, refus. Le nouveau musée d’histoire juive américaine de Philadelphie sollicite un prêt pour son inauguration, refus. Un ancien dirigeant du B’nai B’rith racontera avoir obtenu deux ou trois entretiens en tête-à-tête avec l’héritier sans jamais comprendre la raison du blocage. Le musée demande alors l’autorisation d’afficher, à défaut de l’original, une photographie. Refus encore. Le Forward réclame une image pour illustrer son enquête et s’entend répondre en une ligne qu’il n’en aura pas. L’article paraîtra sans photographie. Le paradoxe atteint là son sommet. Au moment précis où une cour suprême invoque la formule pour trancher un litige entre citoyens, sa version manuscrite est un bien privé que son propriétaire peut soustraire à la nation entière. Ron Chernow, biographe de Washington, dira que c’est probablement la déclaration de tolérance religieuse la plus éloquente de toute l’histoire américaine. Elle dormait entre des caisses climatisées, pendant que ses huit mots continuaient de faire jurisprudence.

La réponse de George Washington à la congrégation hébraïque de Newport, 21 août 1790. En reprenant les mots de Moses Seixas, le premier président des États-Unis transforme l’espérance d’une petite communauté juive en principe politique. Cette lettre, rédigée un an avant l’adoption du Premier Amendement, est aujourd’hui considérée comme l’un des documents majeurs de l’histoire de la liberté religieuse américaine.

Ce qui a fait rouvrir la caisse n’est ni un juge ni une institution. Une campagne de presse, menée par un reporter, Paul Berger, et sa rédactrice en chef, Jane Eisner. Des articles, des éditoriaux, de l’entêtement. Fin 2011, le téléphone sonne à Philadelphie. L’héritier appelle de lui-même. Personne n’a jamais su ce qui l’avait décidé. Le 29 juin 2012, le manuscrit reparaît en public à quelques pas de la Liberty Bell, au cœur d’une exposition qui porte pour titre sa propre formule. Assortie d’une restriction, trois mois d’exposition par an. Un texte sur la liberté autorisé à voir la lumière un trimestre sur quatre. Aujourd’hui, une reproduction fidèle est visible au musée ANU, sur le campus de l’université de Tel-Aviv. L’original reste enfermé quelque part en Amérique. La copie a fait sept mille kilomètres. C’est le régime habituel de cette phrase depuis 1790. Elle avance par copies, par citations, par lectures à voix haute, pendant que le papier se tait.

Reste une ombre, qui interdit de conclure trop confortablement. En avril 2025, la Cour suprême du Rhode Island a mis fin au bail à un dollar par an qui liait depuis cent vingt-deux ans la congrégation de Newport au propriétaire new-yorkais de sa synagogue, la plus ancienne du pays. Les fidèles ont rendu les clés. Quatre mois plus tard, à quelques dizaines de mètres de là, la lecture annuelle a eu lieu comme chaque été. On y a redit la promesse faite à une communauté qui venait de perdre son toit. La phrase, encore une fois, tenait debout toute seule, sans le bâtiment, sans le manuscrit, sans rien. Seixas l’avait formulée sans aucun moyen de la garantir. Washington l’avait contresignée sans pouvoir la protéger éternellement. Elle a survécu aux deux, aux congrégations qui se déchirent, aux collectionneurs qui verrouillent, aux entrepôts anonymes du Maryland. Les collectionneurs ont gardé le papier. L’Histoire, elle, a gardé la phrase.

Eden Levi Campana

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