Marc Benveniste inscrit son écriture dans une tradition du roman historique où l’objectif n’est pas la restitution documentaire mais la mise en scène d’une conscience confrontée à l’Histoire. Le procédé relève moins de la biographie que de la fiction spéculative à portée morale. L’ouverture du texte, sous la forme d’une invocation adressée à D-ieu, installe immédiatement un registre liturgique. Le choix lexical renvoie à la prière plus qu’au raisonnement. Cette dimension transforme Pie XII en sujet spirituel avant d’en faire une figure politique. L’effet produit est important puisque la responsabilité historique du personnage est déplacée vers une interrogation de nature éthique. Le pape n’est plus d’abord celui qui agit ou se tait, mais celui qui souffre, doute et implore.

L’un des éléments les plus remarquables réside dans la tension entre verticalité religieuse et matérialité du massacre. Les références au « peuple choisi », à la faute ou au pardon coexistent avec des formulations extrêmement concrètes concernant les exécutions de masse, les fosses et les corps. Cette juxtaposition produit un contraste brutal. L’horreur n’est jamais décrite de manière froide ou statistique. Elle est absorbée dans une langue de la compassion. Sur le plan stylistique, l’ouvrage privilégie l’amplification rhétorique. Les énumérations successives, la répétition des catégories humaines (« chaque enfant, chaque femme, chaque homme ») et la longueur des phrases participent à une montée émotionnelle continue. Ce choix confère au texte une gravité certaine. La question historiographique constitue probablement le point le plus sensible.

L’auteur annonce que chez Pie XII une conscience claire de l’ampleur du massacre en cours ainsi qu’une sensibilité théologique explicite envers le destin du peuple juif. Or cette représentation s’inscrit au cœur d’un débat ancien sur le rôle du Vatican durant la Shoah. En donnant au pape une voix intérieure profondément affectée, l’auteur adopte implicitement une position interprétative. Le silence historique devient ici silence empêché plutôt qu’indifférence. Le personnage semble moins présenté comme complice ou passif que comme prisonnier d’un conflit moral.

Cette orientation confère au propos une fonction presque réparatrice. Il ne cherche pas uniquement à raconter un contexte historique. Il semble tenter de restituer à Pie XII une intériorité tragique. Marc Benveniste propose moins une reconstitution du passé qu’une méditation sur la responsabilité, la foi et la possibilité du silence face au crime de masse. C’est dans cet espace intermédiaire entre conscience religieuse et catastrophe historique que le texte trouve sa singularité. nous avons souhaité poursuivre cette réflexion à travers un entretien avec l’auteur, Marc Benveniste.

SABABA MEDIAS : Pourquoi avoir choisi d’écrire sur les tourments intérieurs d’un pape plutôt que sur les faits historiques eux-mêmes ?

Marc BENVENISTE : J’ai abordé la personne de Pie XII en tant que Juif et petit-fils d’une déportée assassinée à Auschwitz-Birkenau, le 7 septembre 1943. Pour la mémoire de ma grand-mère Eugénie, je devais marcher sur un chemin de crête étroit, au bord d’un précipice ouvrant à la fois sur le mensonge façonné, d’une part, par des vérités toutes faites et, d’autre part, par l’insuffisante compréhension d’une époque. Que peut un Pape, c’est-à-dire à la fois un chef d’Etat et un guide spirituel, face au déchaînement immensément meurtrier de la haine déployée à son paroxysme ?

Les faits historiques sont déjà connus, et il paraissait davantage nécessaire de comprendre la lourde complexité, voire le caractère intenable, de situations vécues par Pie XII. Le Pape qui a affronté l’amplification paroxystique du meurtre génocidaire, que reste à jamais la Shoah, détestait-il les juifs ? Était-il indifférent à leur sort ? Ma réponse se révèle, après investigations, négative, mais personne ne peut se prononcer de manière péremptoire et non informée sur ces questions. L’impérieux besoin de comprendre appelle toujours le sens de la nuance. Pie XII n’avait rien de commun avec Hitler et Staline ; il les détestait profondément, par refus viscéral du totalitarisme destructeur de vies.

Votre livre explore la personnalité de Pie XII. Qu’est-ce qui, dans son silence ou ses choix supposés pendant la Seconde Guerre mondiale, vous a le plus interrogé ?

D’emblée, j’ai compris et intégré qu’aussi choquant que fût son silence, ce Pape ne pouvait pas parler. Ancré en terre italienne, le Vatican se trouvait à la merci des fascistes mussoliniens, complices de l’hitlérisme, ce nazisme systémique qui s’est identifié avec un monstre et qui a cessé officiellement une semaine après la mort, au printemps 1945, du tyran ayant voulu déshumaniser l’humanité.

Hitler et le ramassis de brutes sans conscience qui le suivaient avec servilité et ambition avaient été repérés très tôt par le cardinal Eugenio Pacelli, avant qu’il devienne le pape Pie XII en 1939. Il avait prévenu, à titre prémonitoire, et s’était investi dans l’Encyclique intitulée Avec une brûlante inquiétude, exceptionnellement rédigée en allemand afin d’être accessible et lue par les catholiques de ce pays. Nonce apostolique en Prusse lors de la montée du nazisme avant les années 30, le futur Pape savait, sans hésitation aucune, à qui l’Europe et le monde auraient affaire. Il n’en était que plus angoissé. La mort, mystérieuse sur l’instant et le restant encore aujourd’hui pour beaucoup, de Pie XI, auquel le liaient des sentiments filiaux, le précipita vers la papauté quelques mois seulement avant le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. 

Que peut-il et que va-t-il alors faire ? Les réponses à ces interrogations dépendent des événements extérieurs et de sa propre intériorité, alors qu’il occupe un poste majeur. Il m’importait d’entrer dans les éléments de son intériorité réflexive et spirituelle. Un être surexposé dans l’Histoire ne peut se comprendre qu’a posteriori. Il en est de même pour tous les personnages qui peuplent le livre. Dès lors, les questions deviennent innombrables, et le romancier explore tous les possibles, afin d’offrir une lecture qu’il lui paraît cohérente, et dont il partage l’intensité avec celles et ceux qui le lisent.

Comment avez-vous travaillé entre documentation et liberté romanesque ? Où placez-vous la frontière ?

Face aux faits, parfois contestés, et qui peuvent être appréhendés de différentes manières – c’est-à-dire sous des angles opposés – le roman permet, et cela constitue un beau paradoxe, de mieux approcher la vérité. Parce que celle-ci, d’une part, dépasse la fiction en invraisemblance, en source d’étonnement ou même en banalité et, d’autre part, parce que le réel se lit à plusieurs niveaux. Ce que l’on croit savoir des protagonistes ne correspond pas à leurs intentions, sauf dans les cas de brutalité effective, de violence concrète psychique ou physique, de cruauté, de barbarie. Ici, le réel s’impose. Il devenait passionnant de comprendre ce qu’il s’était passé avec Pie XII à l’égard de la monstruosité génocidaire nazie.

Le poste-frontière qui délimite le travail de l’historien et l’œuvre du romancier s’inscrit dans les éléments mouvants permettant de consolider la Mémoire. Car le romancier ne peut pas contredire l’historien, mais doit l’accompagner en intégrité en ouvrant des angles qui, fuyant tout mensonge délibéré, offrent une lecture augmentée. Le « je crois ce que vois » dépend aussi du « je dois tenir compte de ce que je ne vois pas ». Pie XII s’est situé à l’extrême de ce qu’un homme de pouvoir doit faire au regard de sa mission, de ses engagements, de la catastrophe qui saisit et envahit son époque, puis le soumet à un choix : le silence actif pour tromper l’ennemi écrasant du genre humain, tout en le contournant avec habileté dans le cadre des seuls « moyens du bord », ou la tonitruance inutile, valorisante mais préjudiciable, qui permet une place confortable dans l’histoire.

Cherchez-vous à défendre, à accuser ou comprendre une figure souvent jugée de manière tranchée ?

Je formule ici une réponse en deux temps. Tout d’abord, j’éprouvais de l’agacement à l’égard de ceux qui, par conformisme voire par anticatholicisme primaire, condamnaient Pie XII. Car je connaissais les déclarations datant de 1944, en faveur de ce Pape, du Grand Rabbin ashkénaze de la Palestine mandataire Ytshak Herzog (le grand-père de l’actuel chef de l’Etat d’Israël) et de Golda Meïr, immédiatement après sa disparition en 1958. Par conséquent, il m’importait de comprendre le choix du silence, cette terrible option réprouvée. Etudiant, alors que je rédigeais ma thèse de littérature sur la Mémoire de la Shoah, j’avais repéré une phrase de Martin Heidegger – pour lequel j’ai peu de considération, compte tenu de son soutien au nazisme et de son fort dédain à l’égard de la démocratie – qui appelait une réflexion objective et une introspection salubre pour chacun de nous : « Quelqu’un peut parler sans arrêt, et sa parole ne en dire. Par contre un silence peut en dire long. Mais que signifie ‘dire’. » Alors que Jacques Derrida relativisait la portée de ce silence, j’y voyais, de la part de Heidegger, une laborieuse justification de son attitude murée à l’égard du poète Paul Celan, ancien déporté en Moldavie et dont les parents avaient succombé dans l’univers concentrationnaire nazi en Transnistrie. Néanmoins, la question de silence de Pie XII méritait une investigation objective, par conséquent dénuée de toute condamnation a priori.

Ensuite, j’ai découvert que Pie XII, dont je souligne qu’il ne peut pas être appréhendé isolément, se révéla efficace dans l’action, car l’année 1942 – date constituant l’anagramme chiffrée de 1492, la période de l’expulsion des Juifs d’Espagne – peut être saisie d’un seul tenant : la forte protestation des évêques de France au moment des arrestations et des déportations doit aussi, indépendamment de l’immense mérite de ces prélats et d’autres religieux, bénéficier d’une articulation vigoureuse et secrète avec le Vatican. Il m’appartenait d’expliquer, non par une thèse ou un essai mais par le roman, comment la tectonique catholique avait ainsi permis que proportionnellement moins de Juifs, au regard de leur nombre respectif dans plusieurs pays d’Europe, ne soient massacrés en France. Le roman permet de reconstituer les épisodes non reliés et les dialogues évanouis depuis plus de huit décennies, parce que nul ne les enregistra. Le roman peut-il se prêter au mensonge ? Non, car il permet de relater ce qu’on ne peut prouver, ni sur l’instant, ni après. La vérité qui émerge de mon livre se décline ainsi : le silence inexplicable de Pie XII trouve une explication par l’action entreprise collectivement pour tenter de protéger des Juifs. J’explique pourquoi, et comment. Pie XII ne fut pas un monstre d’indifférence : cet homme sensible et introverti, ébranlé par les terribles épreuves de l’Histoire, agit secrètement. J’explique pourquoi à partir de la mort de son prédécesseur Pie XI, auquel le liaient une amitié et une confiance aussi profondes que réciproques.

En écrivant ce livre, avez-vous découvert un élément historique ou humain qui ait changé votre propre regard sur cette période ?

Oui. Il s’agit du complot contre la mémoire de Pie XII, et de ses instigateurs, demeurés si longtemps tapis dans les replis de la désinformation élaborée avec un soin étonnant. Si l’on se saisit du sujet recouvrant la tentative d’assassinat d’un autre Pape, Jean-Paul II – qui fut exemplaire à l’égard des Juifs durant la Deuxième Guerre mondiale –, une même origine remontant à l’appareil soviétique se trouve à l’œuvre, qu’il faut chercher sous des apparences masquées.  Le Parti communiste de l’Union Soviétique considérait notamment, s’agissant de l’Eglise catholique romaine, que le tournant social opéré par celle-ci à travers le monde constituait un frein à l’expansionnisme qu’il comptait opérer en voulant préempter politiquement les personnes pauvres ou exploitées, en Europe et dans le monde. Pour le PCUS, l’Eglise catholique romaine était de trop, par conséquent, au cœur des années soixante et soixante-dix.

Pensez-vous que les dilemmes moraux décrits dans votre ouvrage trouvent encore un écho aujourd’hui face aux crises contemporaines ?

Oui, en particulier concernant le silence face à l’urgence de la souffrance. Faut-il sans tarder élever la voix, afin de protester et d’empêcher ? Sans aucun doute, à la double condition, d’une part, de ne pas paralyser immédiatement sa liberté d’action et sa marge d’intervention et, d’autre part, de garantir une efficacité concrète dans la protection des personnes. Ce domaine demeure plus que jamais déterminant, étendu aujourd’hui au climat et à la nature. Toute prise de parole décisive, particulièrement relative à un drame, doit allier courage, raison, habileté et intégration des circonstances.

Si un lecteur devait refermer « Les tourments d’un pape » avec une seule question en tête, laquelle aimeriez-vous qu’il se pose ?

Les interrogations se révèlent toujours salubres. Je formule ainsi la question générale qui m’honorerait, venant de la part de celles et ceux qui referment le livre après l’avoir parcouru : comment, et à partir de quels éléments, juger une attitude, si elle paraît incompréhensible, dès lors qu’elle ne se trouve pas directement génératrice d’une nuisance volontaire ou d’une catastrophe ? J’y ajoute une seconde : quels enseignements en tirer, individuellement et collectivement ?

Propos recueillis par Eden Levi Campana

Laisser un commentaire

Tendances

En savoir plus sur SABABA MÉDIAS

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture