Je m’appelle … peu importe, pour que le décor tienne debout, pas besoin d’un nom. Avant d’aller plus loin, une précision qui n’en est pas vraiment une. Quelques heures avant d’écrire, j’ai confondu une bouteille avec une autre. La chimie a fait le reste. Depuis, le réel a pris cette texture étrange des films mal réglés. Tout paraît exact, presque trop exact. Les visages sont nets, les scènes ordonnées, les souvenirs à leur place. Et pourtant une petite voix, très calme, regarde l’ensemble et se demande si le projectionniste n’a pas décidé d’improviser.
Je suis étudiant en médecine. Et juif. Pris séparément, cela use déjà les nerfs. Ensemble, cela relève d’un sport que le Comité international refuse encore d’inscrire au programme, par décence. La question du temps devient vite une affaire personnelle. À la fac, il disparaît. Dans le calendrier hébraïque, il s’organise avec une précision qui confine à la provocation. Résultat, mes examens tombent toujours au moment le plus inspiré possible. Yom Kippour, évidemment. Pessah, avec un sens du timing admirable. Jamais un mercredi quelconque. Toujours le jour où je dois à la fois jeûner, prier et réciter le cycle de Krebs comme un psaume mal compris.

Le cycle de Krebs, parlons-en une seconde. J’ai tenté de l’aborder un vendredi soir, après un repas de Chabbat. Entre le couscous, les chants et l’analyse géopolitique de mon oncle qui dure plus longtemps que certaines guerres, mon cerveau a pris congé sans prévenir. Depuis, j’ai établi une règle simple. Le vendredi soir, je n’étudie pas la médecine. J’observe la famille comme un terrain clinique à ciel ouvert.

À la fac, je suis cette anomalie discrète. Celui qui disparaît trop tôt en hiver. Celui qui demande, avec un calme presque suspect, si un examen peut être déplacé. On me regarde comme on regarde un dossier qu’on n’ouvrira pas. Puis on dit non, avec élégance administrative. Alors je fais comme tout le monde, mais un peu plus tard, un peu plus longtemps. Je répète. Je recommence. À force, cela finit par ressembler à une forme d’étude ancienne. Rigueur, mémoire, obstination. Deux mondes qui s’ignorent mais qui exigent exactement la même chose.

Et puis il y a eux. Je suis étudiant en médecine, comme eux. Au début, les Folies Berbères, c’était cinq amis avec des instruments et une idée vague. Jonathan, Ben, Ary, Toldan et Sasha. Rien qui permette de parier quoi que ce soit, à part peut-être une soirée réussie. Ils ont eu la bonne idée de continuer. Très vite, ils ont commencé à jouer partout. Concours, anniversaires, Pourim, Hannoukah, hiloulot. Des scènes de fortune, des publics changeants. Et à chaque fois, quelque chose se précisait. Le son gagnait en netteté, la cohésion cessait d’être un hasard. On ne fabrique pas ça en un week-end. Ce qui force le respect c’est l’endurance. On sait très bien ce que coûte la médecine. Les journées qui s’étirent, les nuits qui disparaissent, les examens qui tombent avec une régularité presque malveillante.

Et pourtant, ils trouvaient le temps de répéter, de jouer, de progresser. Ils ont persisté. Dans ce milieu, c’est déjà une forme de folie douce. Puis il y a eu cette date. Le 30 mars 2026, ils sont montés sur la scène des Folies Bergère devant environ mille sept cents personnes. J’étais dans la salle. Ou bien j’ai rêvé que j’y étais, ce qui revient presque au même dans l’état actuel des choses. Je me souviens des petites scènes, des débuts hésitants. Et là, soudain, l’échelle avait changé. La lumière, l’espace, le public. Tout avait grandi. Sauf eux, d’une certaine manière. Ils étaient identiques, mais consolidés, comme si quelqu’un avait resserré les vis. Ce soir-là, une évidence s’est imposée sans faire de bruit. Ce n’était plus un groupe d’étudiants qui jouait pour le plaisir. C’était devenu un projet qui se tient, qui avance, qui assume sa place. Pour ceux qui partagent le même parcours, cela touche autrement. On connaît le prix exact de chaque heure. On sait ce que signifie renoncer à ce qui n’est pas strictement utile. Eux ont choisi l’inverse. Ils ont gardé l’inutile, et ils en ont fait quelque chose de nécessaire. Au fond, cela ressemble beaucoup à la médecine. Une accumulation lente, presque invisible. Des efforts répétés, de la fatigue, du doute. Et puis un jour, sans prévenir, quelque chose tient debout. Pas parfaitement, mais suffisamment pour être vrai. Ou alors j’ai tout inventé. Entre deux gardes, avec un dosage discutable et une imagination qui compense. Je ne sais pas. Mais si c’est une hallucination, elle a le bon goût d’être cohérente. Et dans un monde où même le réel hésite parfois, c’est déjà une performance remarquable, des parcours à suivre, des Folies berbères.
Rachel A. Silberman





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