Le 2 février, le Centre Européen du Judaïsme accueille un trio qui remet les choses à leur place et ça fait un bien fou : le jazz n’est pas une doctrine, encore moins un sermon. C’est une circulation. Un mouvement. Une respiration. Le Yogev Shetrit Trio est bien un trio israélien, oui. Mais certainement pas du genre à brandir son identité comme un badge, un argument ou une excuse. Ici, on joue. Fort. Libre. Vivant.

En Israël, le jazz ne s’est jamais contenté d’imiter l’Amérique. Il a absorbé. Goulûment. Rythmes du Maghreb, cycles orientaux, pulsation africaine, swing appris dans les clubs et les conservatoires : tout passe, tout reste, rien ne demande pardon. Résultat : un jazz de carrefour, incandescent, organique. Joué de l’intérieur, sans folklore empaillé ni fusion pour brochure d’aéroport.

Chez Yogev Shetrit, la batterie n’est pas là pour compter jusqu’à quatre en regardant ses chaussures. Elle parle, provoque, entraîne, se souvient. Le rythme n’est pas une couleur locale : c’est une mémoire en mouvement. La transe surgit, puis s’efface. Le silence impose sa loi. Le jazz, le vrai.

Et puis il y a le piano. Un piano si authentiquement oriental qu’à certains moments, l’oreille croit entendre un kanoun. Pas une imitation. Une illusion sonore, née de l’attaque, des silences, des ornements, de cette manière très proche-orientale de faire chanter la note plutôt que de l’empiler. Le piano ne plaque pas des accords : il cisèle, pince presque la matière sonore, devient percussif, cithare imaginaire au cœur du trio.

La basse, elle aussi, parle une langue double. Solidement ancrée dans le jazz, elle se charge pourtant d’une couleur orientale très singulière : lignes modales, glissements subtils, appuis décalés qui évoquent parfois l’oud ou les contrebasses des musiques levantines. Elle ne se contente pas de soutenir. Elle trace le chemin, suggère les rives, installe une tension douce entre l’appel de l’Est et la pulsation du jazz. Passeur discret, jamais démonstratif, la basse relie la transe au swing, l’ancrage au mouvement.

Le trio est la forme idéale pour cela : pas de filet, pas d’alibi, pas de plan B. La basse raconte, le piano cogne et caresse à la fois, la batterie devient mélodie. L’équilibre est volontairement instable. Excellent signe : la musique est bien vivante.

À l’heure où certains expliquent gravement que l’identité devrait se figer, s’excuser ou se justifier, le jazz israélien propose bien mieux : une identité qui circule, qui s’invente, qui joue. Et, détail absolument décisif, qui groove. Quand c’est aussi bien fait, inutile de théoriser. On écoute. On bat la mesure avec son pied droit (ou gauche selon). Transe autorisée. On sourit.

Paul Germon

BIO YOGEV SHETRIT

Yogev Shetrit est un compositeur et batteur international né en 1978, dont la musique tisse un pont subtil entre héritage et modernité. Diplômé d’une licence de musicologie à l’Université hébraïque de Jérusalem, il s’impose très tôt comme une voix singulière de la scène jazz mondiale, à la croisée des traditions nord-africaines, du gnawa et des réminiscences andalouses issues de son héritage marocain, qu’il fusionne avec un jazz contemporain et des couleurs méditerranéennes. Fondateur et membre du groupe Coolooloosh, reconnu à l’international, Yogev Shetrit a partagé la scène avec des artistes de premier plan tels que Chuchito Valdez, Tia Fuller, Arnie Lawrence, Paulo Morello ou encore Kevin Mahogany. Compositeur « de cœur », il crée en 2016 le Yogev Shetrit Trio afin de porter ses compositions originales au centre du projet.

Il enregistre ensuite son premier album studio en tant que leader et compositeur, New Path, marquant le début d’une trajectoire internationale intense. Depuis, le Yogev Shetrit Trio s’est produit dans plus de 40 pays, sur certaines des scènes et festivals les plus emblématiques, parmi lesquels le International Panama Jazz Festival et le Kennedy Center à Washington D.C., ainsi que la Casa del Jazz à Rome.

Son parcours l’a également mené dans de nombreux festivals et institutions culturelles à travers le monde : Library of Congress (Washington D.C.), Iowa City Jazz Festival, Baku Jazz Festival, Bouquet Kyiv Stage (Ukraine), Lubliner Jewish Fest, festivals en Colombie (Bogotá, Medellín), Bishkek Jazz Festival (Kirghizistan), tournées et festivals en Inde (dont le Delhi Jazz Fest), Red Sea Jazz Festival (Eilat), festivals à Almaty, Tashkent, en Haïti (PAPJAZZ), ainsi qu’aux États-Unis (Chicago Jazz Showcase, Twin Cities Jazz Festival, New Mexico…), sans oublier des concerts en Europe et ailleurs (Allemagne, Autriche, Riga, Danemark, Chypre, Pologne, Costa Rica, etc.).

Discographie à la fois généreuse et cohérente, Yogev Shetrit compte deux albums studio et deux albums live, et poursuit une recherche musicale où la pulsation devient langage. Son troisième album studio, Way of Tradition, est paru en mai 2025 et a été diffusé en Afrique, Inde, Europe, États-Unis et Israël, confirmant l’ampleur internationale de son projet. Pédagogue reconnu, il a étudié au Drummer’s Collective à New York (2005) puis a reçu une bourse complète pour la Rimon School of Jazz and Contemporary Music (2006–2007). Il transmet son art depuis plus de 28 ans à travers masterclasses, ateliers et cours privés, tout en participant régulièrement à de grands projets musicaux à l’échelle mondiale.

http://www.yogevshetrit.com

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