Au commencement, la Torah raconte comment le monde surgit et comment il tient. Elle ne se contente pas de dresser un décor cosmique. Elle propose une éthique du vivant, une grammaire de la relation, un ordre où l’Humain n’est pas prédateur par décret mais gardien par vocation. Le texte est sobre. Il dit qu’au sixième jour, l’humain reçoit une souveraineté, mais son alimentation demeure végétale. La royauté sans carnage. La maîtrise sans morsure. L’homme est mis au sommet, et pourtant il ne lui est pas remis, comme trophée, la chair de l’animal. Le texte n’a rien d’une formule vague. Il est d’une précision indiscutable : « Et D-ieu dit : Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d’arbre et portant de la semence : ce sera votre nourriture. Et à tout animal de la terre, à tout oiseau du ciel, et à tout ce qui se meut sur la terre, ayant en soi un souffle de vie, je donne toute herbe verte pour nourriture. Et cela fut ainsi. D-ieu vit tout ce qu’il avait fait et voici, cela était très bon. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le sixième jour. » Le texte énonce précisément, ce que l’homme mangera et ce qu’il ne mangera pas. Il dessine un partage. Il institue une frontière. Il crée une paix alimentaire.

Selon Rachi, l’Écriture, place le bétail et les bêtes au même niveau que les êtres humains en ce qui concerne la nourriture. Et il ajoute que D-ieu n’a pas permis à Adam et à sa femme de faire mourir une créature et de manger sa chair, mais que tous devaient manger des herbes. Ce n’est pas un embellissement homilétique, c’est une lecture de la Lettre. Le texte parle de graines, de fruits, de verdure. Il ne parle pas de chair. Le silence du texte devient une loi. Et Rachi précise ce que ce silence protège. Il protège la créature d’être transformée en aliment par la violence humaine.

Cette lecture, loin d’être isolée, s’enracine dans la tradition talmudique. Dans Sanhédrin 59b, il est enseigné au nom de Rav que la viande ne fut pas permise à Adam, et l’argumentation se fonde précisément sur le verset qui attribue à l’homme l’herbe et le fruit. La Torah, ici, ne fait pas une morale sentimentale. Elle édicte un cadre. Elle ne dit pas « sois doux » elle dit « tu n’as pas reçu ce droit ». La douceur naît de la limite, et la limite naît d’une assignation divine.

Il faut prendre au sérieux la tournure même du texte. « Je vous donne. ». Ce qui est donné est permis, ce qui n’est pas donné n’est pas acquis. La permission est un acte. Elle n’est pas une présomption. La Torah se présente, dès la première page, comme un texte qui sait distinguer l’appétit du droit, la faim du titre, la puissance de la permission. Dans ce monde premier, l’Humain reçoit la terre, mais il ne reçoit pas l’animal comme nourriture. Il reçoit l’abondance, mais pas l’arrachage du souffle.

Le plus frappant est que cette abstention n’est pas décrite comme une ascèse. Elle est décrite comme une normalité. La nourriture végétale apparaît comme la ration naturelle d’un monde déclaré « très bon ». La Vie se nourrit de la Vie, oui, mais d’une vie qui ne fuit pas, d’une vie qui ne crie pas, d’une vie qui n’a pas besoin d’être pourchassée pour être consommée. Graines, fruits, herbes. Ce vocabulaire est celui de la croissance, pas celui de la capture. C’est un lexique de jardin, pas un lexique de chasse.

Rachi emploie une expression d’une force redoutable. Il parle de « faire mourir une créature ». La Torah aurait pu être comprise comme une simple description de menu. Rachi la lit comme une discipline du pouvoir. Le pouvoir de l’Humain, au commencement, n’a pas le droit de se prouver par la mort infligée. Cela signifie qu’avant même que l’Humain ait une histoire, il a une responsabilité. Avant qu’il ne possède des villes, il possède une limite. Avant qu’il ne bâtisse des empires, il doit apprendre à ne pas transformer le vivant en proie.

Et c’est ici que l’exégèse rejoint l’anthropologie. La prédation n’est pas seulement un geste alimentaire. C’est une grammaire de la domination. Elle installe dans l’homme une habitude de prise, une habitude de réduction, une habitude de justification. Elle apprend à dire l’autre est là pour moi. Elle apprend à dire le faible est disponible. Elle apprend à dire la vie de l’autre est convertissable en ma satisfaction. Si l’on cherche ce qu’il y a de plus noir dans l’Humain, ce n’est pas seulement la violence comme explosion, c’est la violence comme système, la violence comme droit prétendu, la violence comme normalité. La prédation est le prototype de cette normalité. Elle est l’école du mépris. Elle est la matrice du chaos.

Le premier chapitre de la Genèse répond à cette tentation par une architecture. Il fait de la non prédation une posture originelle. Il ne nie pas que l’Humain ait de la force. Il nie que la force doive s’exercer comme morsure. Il ne nie pas que l’Humain domine. Il nie que dominer signifie dévorer. Il ne nie pas la supériorité de l’Humain. Il la met à l’épreuve. La vraie supériorité n’est pas d’avoir des dents, c’est de savoir ne pas s’en servir contre le souffle.

On comprend alors que l’amour du prochain ne peut pas être un vœu pieux. Il est un combat, parce qu’il contredit une pente. Il contredit la pente de l’appropriation. Il contredit la pente de la consommation. Il contredit la pente qui transforme le visage en objet, la créature en ressource, le faible en occasion. Aimer son prochain, ce n’est pas prononcer une formule, c’est se tenir dans une discipline, c’est refuser l’entraînement du prédateur, c’est défaire en soi l’automatisme de la prise. C’est lutter de toutes ses forces contre l’obscur qui nous murmure qu’on a le droit parce qu’on peut. En ce début d’année 5786, la loi du plus fort est au cœur de de toutes relations Humaines et de toutes relations entre les Nations. Cette loi du plus fort dit la guerre, le feu, les larmes et nous n’en voulons pas. Mieux, nous la combattons.

La Genèse, au commencement, propose une autre école. Une école de retenue. Une école d’harmonie. Une école de respect du vivant. Non pas l’harmonie comme décoration, mais l’harmonie comme loi intérieure. Non pas le respect comme politesse, mais le respect comme renoncement concret à l’acte de faire mourir pour manger, de violer pour son propre plaisir, de s’approprier par désirs crasseux. Il est possible, bien sûr, de lire les textes comme un simple état de fait. Mais la tradition, par la bouche de Rachi, les lit comme une ligne de conduite. « D-ieu n’a pas permis ». Cette formule suffit. Elle dit que l’abstention n’est pas une sensibilité, c’est une fidélité. Une fidélité à l’ordre premier. Une fidélité au monde « très bon ». Une fidélité à l’idée que la vie humaine n’a pas vocation à s’édifier sur la proie.

C’est pourquoi, si l’on veut chercher une espérance solide, il faut la chercher là où la Torah commence. Dans la simplicité des graines et des fruits. Dans la dignité d’une nourriture qui ne réclame pas de sang. Dans la paix d’une table qui ne repose pas sur l’effroi. L’alimentation végétale, dans ce tableau originaire, n’est pas un caprice d’Éden (sourire). C’est une proclamation. On peut grandir sans détruire. On peut se nourrir sans traquer. On peut vivre sans faire de l’autre une proie. Et si l’humanité veut combattre le chaos à la racine, elle doit combattre en elle ce qu’elle porte de prédateur, elle doit choisir l’harmonie comme posture, elle doit choisir l’amour du prochain comme discipline, elle doit choisir, avec ténacité, avec lucidité, avec courage, l’éloge de l’alimentation végétale et de la non prédation en général.

Eden Levi Campana

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