À SABABA, nous avons un faible pour les projets qui transforment une époque lourde en scène ouverte, sans se travestir, ni s’excuser. ShakshukaBaret, imaginé et porté par Lolo, fait exactement ça. Un cabaret juif à Paris, pensé comme une soirée thématique où les artistes viennent explorer leurs identités juives, les éclairer de biais, les faire danser, rire, grincer, chanter, déborder.

Ce que l’on aime, c’est la nécessité derrière le glamour. Après le 7 octobre, Lolo raconte avoir choisi la performance pour parler de violences sexuelles subies par des femmes israéliennes, avant de se heurter à l’invisibilisation sur les réseaux. De ce choc est né un refuge offensif, un endroit où l’on peut créer à partir de soi sans se censurer, où l’on ne demande pas la permission d’exister. Un espace juif qui accueille des formes parfois tenues à la marge, et qui les rend enfin visibles, légitimes, fières.

La force du cabaret, ici, n’est pas l’anecdote mais la mécanique. Tout peut cohabiter, stand up, cirque, danse, musique, burlesque, drag, et tout peut tenir ensemble si la dramaturgie est pensée. Lolo ne cherche pas des profils calibrés, elle cherche des intentions, des désirs de création, des voix qui osent. Le résultat est une mosaïque qui ressemble au public, mélange d’âges, de sensibilités, de croyances, d’alliés, réunis par cette idée simple et rare, l’art comme lieu de rencontre, même quand on n’est pas d’accord.

Et puis il y a ce détail qui résume tout, le logo en forme d’œuf. Éclosion pour les artistes émergents, surprise pour le public, promesse d’une expérience nouvelle, avec un risque assumé, éclore ou finir cramé dans la poêle. Cette image-là, c’est ShakshukaBaret tout entier, tendre et insolent, intime et collectif, une façon d’ouvrir les cœurs, de libérer les esprits, et bien plus encore. Entretien très très free.

SABABA : Pouvez-vous vous présenter et nous raconter ce qu’est ShakshukaBaret ?

LOLO : Je suis Lolo, artiste et fondatrice du Shakshukabaret, cabaret juif !

Le quoi ?

Le Shakshukabaret, c’est une soirée où les artistes sont invités à explorer leurs identités juives. Chaque cabaret a un thème différent : la première édition était consacrée à Pessah, la deuxième à Hannukah, et nous préparons la troisième, autour des cultures juives de la Méditerranée, dans le cadre du festival Confluences à l’ECUJE.

Quel est le génie …

Je suis à l’origine du concept et j’en assure la direction artistique : je conçois la programmation, je coordonne les artistes et j’accompagne chaque édition jusqu’à la scène. Je suis aussi maîtresse de cérémonie et performe en tant qu’artiste.

À quel moment précis est née l’idée de Shakshukabaret, et à partir de quel manque ou de quelle urgence personnelle ou artistique ? Une liste de course ? Des œufs et des tomates ?

Le ShakshukaBaret s’inscrit pour moi dans une continuité artistique, où les questions d’identité ont toujours été centrales. Après le 7 octobre, j’ai fait le choix de m’exprimer sur les violences sexuelles dont les femmes israéliennes ont été victimes avec une performance d’effeuillage burlesque. Le cabaret a invisibilisée la performance sur les réseaux sociaux.

Beaucoup d’artistes se sont retrouvés dans le même genre de situation, voire pire, et c’est à partir de ce constat qu’est né le projet.

Pourquoi à Paris ?

Il existe un cabaret juif à NY, à Londres, même à Mitzpe Ramon au fin fond du désert, alors pourquoi pas Paris ?

Pourquoi avoir choisi la forme du cabaret plutôt qu’un festival, un spectacle classique ou une soirée culturelle plus codifiée ? Et pourquoi l’ECUJE ? Le charme de Gad ?

Le charme de Gad je ne sais pas, son ouverture d’esprit oui ! C’était essentiel que ce cabaret trouve sa place et existe dans le paysage culturel juif français. J’avais l’idée, l’Ecuje y a cru et nous a donné les moyens pour qu’elle prenne corps. En nous ouvrant ses portes et en produisant le cabaret, l’ECUJE joue un rôle fondamental : celui de permettre à ces formes artistiques et ces discours d’exister, d’être visibles et légitimes au sein d’un espace juif.

Mais pourquoi un cabaret ?

J’ai découvert le monde du cabaret et de l’effeuillage burlesque il y a quelques années en tant qu’artiste et c’était pour moi un choix évident. La forme du cabaret permet de construire une programmation plurielle, rythmée et cohérente, tout en laissant une grande liberté aux artistes. On peut y faire coexister du stand-up, du cirque, de la danse, de la musique, mais aussi de l’effeuillage burlesque ou encore du drag…

ShakshukaBaret est pressenti comme un espace de liberté. Liberté de quoi, exactement, et pour qui ? Si je veux venir prendre mon petit Déjeuner avec vous, c’est possible ?

ShakshukaBaret est un espace de liberté pour conjuguer son identité juive avec toutes les autres facettes de soi. La liberté de créer à partir de nos histoires sans devoir se justifier ou se censurer. C’est un lieu où les identités se répondent, où l’on peut explorer, détourner, réinventer les codes. Lors de la première édition, Amit, artiste clown, nous a livré une interprétation de Moïse, Shoshana Bloomberg, professeure de Talmud émérite au quotidien, nous révèle au Shakshukabaret ses déboires amoureuses …

Le logo du ShakshukaBaret est un œuf. Qui est l’œuf ? Le public, les artistes ?

Les deux ! Pour les artistes, il y a l’idée d’éclosion : beaucoup d’artistes du cabaret sont émergents. Le Shakshukabaret peut être le lieu où une idée, une envie ou un numéro prend forme pour la première fois. Et puis le public aussi est parfois l’œuf, on lui propose une expérience nouvelle, parfois inattendue, et il a le choix d’éclore avec elle, ou de finir cramé dans la poêle.

Comment choisissez-vous les artistes qui montent sur scène ? Cherchez-vous davantage des talents, des voix singulières, ou des tempéraments ?

On lance un appel à candidatures pour chaque édition et tout le monde est libre de proposer un numéro. C’est toujours un moment que j’adore, ouvrir le formulaire et découvrir les propositions et les univers de chacun·e. Ce sont les artistes qui font le cabaret. Ce sont leurs idées, leurs envies et leurs univers qui construisent le spectacle. Je ne raisonne pas en termes de “talent”, mais en termes d’intention, de propos, de désir de création.

Et vous dans tout ça ?

Mon rôle est de penser l’ensemble : je finalise le line up en collaboration avec Gad, je construis ensuite la dramaturgie de la soirée, j’équilibre les propositions, je veille au rythme et à la lisibilité du propos, tout en respectant les univers de chacun·e.

Le public du ShakshukaBaret est très divers. Est-ce une volonté de départ ou une surprise heureuse ?

C’est à la fois une volonté et une surprise. Une volonté, parce que nous croyons que l’art fédère, qu’on peut célébrer nos identités dans la joie, et que c’est plus fort que nos différences.

Je crois que l’art, la performance et la création — en parlant de soi, en explorant un espace à la fois artistique et personnel – permettent de créer une forme d’empathie. On n’est pas obligé d’être d’accord, mais on peut comprendre, écouter et se rencontrer à travers ce que l’on partage sur scène. Une surprise, parce que je ne m’attendais pas à autant de mélange, autant d’âges différents, de croyances religieuses, d’alliés qui viennent nous soutenir…

Si ShakshukaBaret devait disparaître demain (impossible mais on ne fait pas de shakshouka sans casser les œufs), qu’aimeriez-vous qu’on dise qu’il a permis, ouvert ou libéré ?

Qu’il a ouvert les cœurs et libéré les esprits … et les popotins !

Propos recueillis par Eden Levi Campana

crédits photos Alex Pellas

Renseignements : https://www.ecuje.fr/

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