Durant mes voyages en Floride, j’ai été frappé par la force des trajectoires qui se croisent là-bas. Pour Sababa, plutôt que de vous livrer de froides statistiques, j’ai choisi de donner corps à mes observations. Les personnages de David et Mateo, que vous allez rencontrer, sont le fruit de mes nombreux échanges sur le terrain. Ils incarnent, à eux deux, la synthèse de cette nouvelle identité floridienne que j’ai voulu capturer pour vous.

À West Palm Beach, l’air porte cette odeur mêlée de sel marin, de jasmin et de café cubain. Au Havana Café, les ventilateurs de plafond brassent une atmosphère où les langues se croisent avec une aisance presque instinctive. C’est ici, entre une table en Formica et une affiche défraîchie de la vieille Havane, que deux trajectoires américaines se rencontrent.
David a 65 ans. Ancien avocat de l’Upper West Side, il a quitté Manhattan pour la lumière sans détour de Jupiter. Mateo, 42 ans, entrepreneur dans la logistique, est arrivé de Bogotá enfant. Ils ne se connaissaient pas. Ils partagent pourtant un café cortadito et une conversation qui vire rapidement au duel amical de convictions.
Le choc des exodes : Fuir ou bâtir ?
David pose son journal. « Vous savez Mateo, à New York, j’ai fini par avoir l’impression que mon identité était devenue un sujet de débat politique permanent. On vous demande d’être « discret ». Descendre ici n’était pas une fuite, mais une recherche de clarté. »
Mateo sourit, un brin provocateur. « La discrétion, c’est pour ceux qui ont peur de perdre ce qu’ils ont, David. Nous, les Hispaniques, on arrive avec une faim que le Nord ne comprend plus. On ne demande pas la permission d’exister. On s’installe, on ouvre un commerce, on prie fort. La Floride, c’est le seul endroit qui ne nous demande pas de baisser le ton. »
David marque un point. « C’est vrai. Mais cette « faim », comme vous dites, elle peut aussi tout dévorer. À Manhattan, on a parfois sacrifié la substance à la réussite. Ici, je cherche à retrouver le sens de l’ancrage. »
Le contrat social : « Personne ne vous doit rien »
Le ton se raffermit quand on évoque l’État. « L’Amérique, c’est un contrat, pas une assurance vie », lance David. « Si vous ne lisez pas les petites lignes, vous coulez. En échange de ce cadre, elle attend que tu te prennes en charge. »
Mateo le coupe, presque cinglant : « David, avec tout mon respect, les gens de ma communauté ne lisent pas les contrats, ils les écrivent avec leur sueur. À Hialeah, personne ne compte sur Washington. Si ma boîte de logistique s’arrête, c’est ma famille qui ne mange pas. Ce n’est pas « brutal », c’est la réalité. Vous, les New-Yorkais, vous avez été habitués à trop de filets de sécurité. Ici, on respecte ceux qui créent. Pas ceux qui commentent. »

Bar Mitzvah contre Quinceañera : Le duel des racines
« Vous parlez de racines, mais vos enfants sont déjà plus Américains que vous », taquine Mateo.
David se redresse. « Détrompez-vous. Mon petit-fils fera sa Bar Mitzvah le mois prochain. Ce n’est pas du folklore pour les photos. C’est une manière de dire : tu fais partie d’une histoire plus grande que toi. On lui apprend que son nom ne commence pas avec lui. »
Mateo pose sa tasse, plus sérieux. « C’est là que nous sommes frères. Chez nous, la Quinceañera de ma fille, c’est le même message. On célèbre l’entrée dans la responsabilité. Les racines ne sont pas un frein, elles permettent de tenir quand tout va vite. Sans elles, les enfants deviennent adaptables… mais sans colonne vertébrale. »
Un patriotisme de reconnaissance
Leur rapport à l’Amérique finit par les réunir totalement. « Mes grands-parents sont passés par Ellis Island », rappelle David. « Ce pays leur a dit : “Soyez vous-mêmes, mais contribuez.” C’est une équation honnête. »
Mateo se souvient de son père, travaillant sous le soleil de plomb. « On aime l’Amérique parce qu’on sait ce que coûte son absence. Le patriotisme, ici, n’est pas un slogan de campagne. C’est de la gratitude pure. Le rêve américain n’est pas mort, David. Il a juste mûri. Il est devenu plus concret, moins idéologique. »
Une Floride comme synthèse
Lorsque le soleil décline sur l’Intracoastal Waterway, la conversation touche à sa fin. David pense à Israël. Mateo à l’Amérique latine. Aucun ne vit replié sur une seule identité.
Ils incarnent cette Floride de 2026 : un espace où les héritages ne s’effacent pas, mais se combinent. Où l’on peut être profondément enraciné et pleinement américain. En quittant le café, ils se serrent la main sans emphase. À West Palm Beach, le futur ne renie pas ses origines. Il s’en sert pour avancer.





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