Classée parmi les quinze meilleures écoles de cinéma au monde, la Sam Spiegel Film and Television School a encore une fois une longueur d’avance. L’école de Jérusalem vient d’intégrer à son programme, l’intelligence artificielle à l’enseignement de l’écriture de scénario. L’initiative intervient dans un moment de flottement mondial. Le cinéma, encore en quête de règles communes face à la montée des technologies génératives, oscille entre inquiétude, rejet et encadrement juridique. À rebours des discours alarmistes ou des promesses spectaculaires, la démarche de la Sam Spiegel repose sur un principe simple, enseigner l’IA pour ce qu’elle est, ni plus ni moins. Un instrument à comprendre, à éprouver, à questionner. Rien de plus, rien de moins.
Le cours est intégré au cursus de scénarisation et confié à Omri Marcus, scénariste et stratège de contenus. La ligne pédagogique est claire. L’intelligence artificielle n’est ni une source d’autorité créative ni un raccourci vers l’écriture. Elle ne signe rien, ne décide rien. Elle intervient comme un compagnon de réflexion, capable d’assister certaines étapes du processus comme la recherche documentaire, l’analyse de structures, l’exploration de pistes narratives, la mise à l’épreuve d’hypothèses. Le scénario demeure un acte de pensée, de choix et de responsabilité.

Ce positionnement répond à une mutation plus large du métier d’auteur. Le scénario est devenu un outil de projection, un dispositif de transmission. On attend aujourd’hui des scénaristes qu’ils fassent exister un univers très en amont, qu’ils rendent sensible une intention avant même la production. Dans cet espace intermédiaire, l’intelligence artificielle permet d’esquisser, de tester, de préciser. Elle n’efface ni le doute ni l’incertitude, mais offre un terrain d’expérimentation entre l’idée brute et sa forme aboutie.
Le contexte de Jérusalem confère à cette décision une portée singulière. La Sam Spiegel évolue dans un environnement où la création se construit depuis toujours au contact du réel, entre contraintes politiques, économiques et culturelles. L’introduction de l’IA dans l’enseignement relève d’une lecture pragmatique du présent. Former des scénaristes aujourd’hui, c’est aussi leur donner les moyens de comprendre les outils qui façonnent déjà la production, la diffusion et la circulation des récits.
Ailleurs, les approches diffèrent. À Hollywood, l’intelligence artificielle s’est imposée avant tout comme un enjeu social et juridique. Les accords issus des négociations syndicales encadrent strictement son usage afin de protéger les droits des auteurs et d’empêcher toute substitution imposée par les studios. Ce cadre défensif sécurise, mais il ne transmet pas de méthode. L’apprentissage reste largement individuel, empirique, sans véritable inscription institutionnelle dans la formation des scénaristes.
Au Royaume-Uni, la National Film and Television School a développé des programmes consacrés à l’IA appliquée au cinéma et à la télévision. Implantée à Beaconsfield, au cœur des studios historiques britanniques, l’école aborde les enjeux technologiques et éthiques sur l’ensemble de la chaîne de création. L’approche est transversale, fortement orientée vers l’industrie, mais elle ne place pas l’écriture scénaristique assistée par IA au centre du diplôme d’auteur.
En France, La Fémis a engagé une réflexion nourrie autour de l’intelligence artificielle. L’IA y est étudiée comme un phénomène structurant pour les métiers du cinéma, mais elle ne constitue pas encore un enseignement central intégré au parcours principal des scénaristes.
Aux États-Unis, l’University of Southern California dispose d’un écosystème très avancé mêlant créativité et intelligence artificielle. Cours, laboratoires de recherche et projets interdisciplinaires explorent les liens entre technologies génératives et narration. L’accent est mis sur l’expérimentation et la recherche appliquée, sans qu’un enseignement explicitement centré sur l’écriture de scénario assistée par IA soit clairement identifié dans le tronc commun des auteurs.
L’expérience menée à la Sam Spiegel Film and Television School assume le fait que l’intelligence artificielle fait désormais partie du paysage de l’écriture contemporaine. La tenir à distance reviendrait à laisser les auteurs seuls face à des outils déjà présents dans leurs pratiques, sans cadre ni méthode. En choisissant de l’enseigner, l’école affirme que la maîtrise technique ne remplace ni la responsabilité artistique ni l’exigence narrative. Elle les remet, au contraire, au centre d’un métier en pleine recomposition.
Rachel A. Silberman






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