Dans le Paris de l’après-guerre, celui qui glisse encore entre les ruines et l’audace, Brigitte Bardot apparaît très tôt comme une anomalie. Trop libre pour l’ordre ancien, trop instinctive pour les cadres nouveaux. Pour de nombreux Israéliens à l’époque, Brigitte Bardot est une figure lumineuse venue d’Europe. Une image forte, immédiatement lisible, celle d’une femme libre qui, dès les années 1950 et 1960, a imposé sa présence dans un monde du cinéma largement façonné par les hommes. Actrice devenue icône, elle incarne une féminité assumée, indépendante, affranchie des cadres. Cette énergie, profondément solaire, a marqué bien au-delà de la France et a trouvé en Israël un public attentif, sensible à cette culture européenne où la liberté individuelle n’est jamais un mot creux.

La trajectoire de Brigitte Bardot s’est construite au contact d’hommes, souvent juifs, qui savaient lire leur époque. Des hommes issus du cinéma, de la musique, du théâtre, pour qui créer signifiait déplacer le cadre. Roger Vadim est le premier. En 1956, « Et Dieu… créa la femme » n’est pas seulement un succès, c’est un point de rupture. Vadim comprend que Bardot n’est pas faite pour illustrer un récit moral. Il la filme dans la durée, dans l’ennui, dans le désir. En 59 avec « Les Liaisons dangereuses » puis en 62 avec « Le Repos du guerrier », il prolonge ce geste. Bardot n’y est jamais expliquée. Ce choix forge sa carrière. Il lui évite la caricature. Il la place hors des catégories habituelles du cinéma français.

Au tournant des années soixante, Serge Gainsbourg intervient à un autre niveau. La musique. La langue. Il écrit pour Bardot « Harley Davidson », « Bonnie and Clyde », « Comic Strip », « Contact ». Ce sont des chansons courtes, drôles à ce moment-là, pleines d’angles morts. Elles n’embellissent rien. Elles déplacent…. Encore. Gainsbourg comprend que Bardot n’a pas besoin d’être rassurée ni sacralisée. Il lui donne une voix qui joue avec l’époque, qui ironise, qui traverse la pop sans s’y dissoudre. Grâce à lui, Bardot devient une figure musicale crédible, pas un simple prolongement de l’écran.

Sacha Distel appartient à un registre différent mais tout aussi structurant. Musicien, compositeur, homme de studio, il relie Bardot à une tradition française où la chanson se travaille comme un métier. Avec lui, elle circule entre les plateaux, les orchestres, les enregistrements, sans jamais perdre sa légèreté. Il l’inscrit dans une continuité musicale qui va de la variété élégante au jazz discret. Cela donne à sa carrière une souplesse inédite. Elle peut passer du cinéma à la chanson sans rupture, sans justification.

Sami Frey, enfin, agit à contrechamp. Acteur de théâtre et de cinéma, il incarne une gravité silencieuse. Avec lui, Bardot se tient à distance du tumulte. Leur lien n’est pas spectaculaire, mais il pèse dans une vie constamment exposée. Frey représente un monde où le regard est lent, où la parole compte, où l’on n’exige rien de l’icône. Cette présence l’aide à rester mobile, à ne pas se figer dans son propre reflet.

Ces références ne forment pas un système. Elles dessinent une ligne de force. Dans les films, les chansons, les rencontres, Bardot avance accompagnée par des créateurs qui savent que la liberté ne s’improvise pas. Ils construisent autour d’elle des formes, des cadres, des œuvres. Et c’est précisément parce que ces cadres sont solides qu’elle peut y circuler sans contrainte.

Entre les années cinquante et soixante, l’icône Brigitte Bardot naît ainsi. Le monde juif qu’elle traverse alors n’est jamais revendiqué. Il n’y a pas de raisons. Ces créateurs ne portaient pas leur origine en étendard. Et pourtant, ils étaient le fruit de leur histoire et BB aussi. Pour elle le monde juif est là, simplement, dans les films, dans les chansons, dans les voix. Et c’est peut-être cette discrétion même qui explique la durée.

Et puis son monde est devenu autre chose.  A partir de la fin des années 1970, Brigitte Bardot a consacré sa vie à la protection des animaux, faisant de cette cause un axe clair, constant, inlassable. Son combat s’inscrit naturellement en Israël, un pays où la question du Vivant occupe une place importante dans la réflexion collective et où la sensibilité à la condition animale est profondément ancrée. En septembre 2025, la Fondation Brigitte Bardot lance dans le pays une campagne d’ampleur contre le transport d’animaux vivants, en partenariat avec des associations israéliennes engagées sur ce terrain. À Tel Aviv, Jérusalem et Haïfa, des bus portent pendant plusieurs semaines un message direct, volontairement assumé, inscrit dans le temps particulier des fêtes de Roch Hachana et de Yom Kippour. Bardot ne contourne pas ce qu’elle juge essentiel. Elle nomme, elle insiste, elle s’adresse à la responsabilité collective sans détour. Le choix de cette période, centrale dans le calendrier juif, donne à son combat une résonance singulière. La question posée est profondément éthique. Elle s’inscrit dans un moment où l’on interroge ses actes, ses limites, ses engagements pour l’année à venir. En ancrant son message dans ce temps de réflexion et de renouveau, la fondation Brigitte Bardot inscrit son combat dans une tradition de conscience et de responsabilité.

Vue d’Israël, Brigitte Bardot apparaît ainsi comme une trajectoire cohérente et vivante. Une femme qui a traversé les décennies sans jamais renoncer à ce qui la définit. La liberté, d’abord. L’engagement, ensuite. Et toujours cette fidélité à une idée simple et lumineuse. La dignité du Vivant mérite qu’on s’y tienne, sans détour, avec constance, et avec cette clarté qui, depuis ses débuts, fait d’elle une figure à part. Ainsi se dessine, au fil des décennies et des combats, une figure qui n’a jamais cessé d’avancer portée par une énergie simple et irréductible, celle du Vivant lui-même, comme si Brigitte Bardot avait fini par incarner, au-delà des images et des époques, la force du Haï.

Eden Levi Campana

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