Sénat-Palais du Luxembourg-15 décembre 2025Colloque organisé par Judaïsme En Mouvement. Reportage Martine Konorski.

Il n’y avait ni bougies de Hanouka, ni beignets, ni coussins jaunes de Sababa. Mais ce jour-là, au Sénat, l’atmosphère était grave et studieuse. À l’occasion des 120 ans de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, une « Rencontre au sommet » était organisée autour d’un thème au cœur de l’actualité : Laïcité, religions, judaïsme.

Cette loi fondatrice, qui consacre une République indivisible, laïque, démocratique et sociale, mérite plus que jamais d’être interrogée et réaffirmée. Objectif du colloque : rappeler l’importance de cette séparation « afin que religion et politique ne se confondent jamais, au risque de se corrompre mutuellement ». Mais aussi souligner que « la laïcité n’est pas seulement une loi, c’est un esprit ». Selon les mots de Jean-François Bensahel, président de Judaïsme en Mouvement (JEM), « nous sommes des sujets de la République au dehors et des sujets de la religion au-dedans ; dans l’espace public, la mystique républicaine s’impose ».

Organisé par JEM en présence du président du Sénat Gérard Larcher, et sous le parrainage du sénateur Roger Karoutchi, l’événement a réuni, le temps d’une après-midi, des personnalités[1] intellectuelles et religieuses d’horizons divers. Trois tables rondes ont permis des échanges nourris sur les menaces et les défis contemporains de la laïcité, ainsi que sur le rôle central joué par les Juifs dans la construction républicaine depuis 1791.

La France offrait alors un cadre inédit : celui de la possibilité de vivre sa foi sans privilège ni contrainte, dans un espace républicain protecteur. Un contexte dans lequel, souligne le rabbin Philippe Haddad, « le judaïsme trouve un espace propice pour affirmer que l’identité juive n’est pas en tension avec la citoyenneté française, mais qu’elle en est une composante légitime et enrichissante ».

Le thème Laïcité, religions, judaïsme résonne aujourd’hui avec une acuité particulière, à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux, où la frontière entre sphère privée et espace public tend à s’effacer. Quelle laïcité pour demain ? La question demeure ouverte. « Le jour où les synagogues n’auront plus besoin d’être protégées et où l’antisémitisme aura disparu, un autre régime de la laïcité sera peut-être possible », a conclu Jean-François Bensahel.

Face à la flambée de l’antisémitisme, ce colloque a rappelé l’urgence de renouer avec l’esprit originel de la loi de 1905 : une loi de liberté, garante d’un vivre-ensemble pluriel et harmonieux.


[1] Les tables rondes étaient animées par Ruth Elkrief. Les intervenants étaient : Jean-François Bensahel, Claude Czechowski, Delphine Horvilleur, Yann Boissière, Monseigneur Jordy, Dominique Schnapper, Vincent Peillon, Bruno Karsenti, Rita Hermon-Belot, Razika Adnani, Astrid Von Busekist, Frédéric Dabi, Mohamed Sifaoui, Emilie Frèche.

Pour Sababa, une question inédite au rabbin Yann Boissière 

Martine Konorski : La laïcité était un principe fondateur de la République. Aujourd’hui, n’est-elle devenue qu’une espérance ?

Yann Boissière : Hannah Arendt disait que « les seuls à croire au monde ce sont les artistes ». Dans un texte consacré à Bertolt Brecht, elle rappelait que le poète se tient par trois fidélités : la vérité comme cause, la gratitude comme disposition intérieure et la louange comme parole. J’aimerais que la laïcité puisse, elle aussi, susciter une telle adhésion. La laïcité est incontestablement ce qui rend possible notre vivre-ensemble. Mais elle reste souvent perçue comme une norme abstraite, pas aussi chatoyante que nos œuvres d’art, parfois austère, moins incarnée que d’autres récits collectifs ou expressions culturelles. Elle ne fait pas toujours rêver. Or, un principe qui ne se transmet pas, qui ne s’enseigne pas et ne se raconte plus, finit par perdre de son évidence.

Son autorité, notamment auprès des jeunes générations, ne va plus de soi. Et nous devons en assumer une part de responsabilité : nous ne l’avons sans doute pas suffisamment expliquée, ni rendue vivante. Dès lors, on peut se demander si la laïcité n’est plus aujourd’hui qu’un horizon flou, une promesse inconnue. Pour ma part, je préfère la penser comme une espérance — mais une espérance active. Une espérance d’abord enracinée dans des valeurs solides, capable de résister à la fluidité d’un monde où tout semble interchangeable et instable. Une espérance, ensuite, qui refuse le renoncement et le défaitisme face à la confusion actuelle.

Au fond, la laïcité est un principe de résistance. Elle relève de ce que Camus appelait une attitude de positivité : « dire oui à la part précieuse de soi-même », en toute situation. En ce sens, oui, la laïcité est une espérance. Mais une espérance de combat, lucide, exigeante, et plus que jamais nécessaire.

photo Josef Boccard

Martine Konorski est poète, écrivain et musicienne. Elle publie essentiellement de la poésie mais aussi des chroniques, entretiens et portraits dans différentes revues. Elle réalise également des créations poésie et musique pour la scène. Elle a mené une carrière internationale dans la Communication. Elle est Chevalier dans l’Ordre National du Mérite.

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