L’Union européenne de radiodiffusion a parlé et le verdict a la douceur d’un café froid oublié sur une table de conférence. Israël sera bien présent à l’Eurovision 2026 à Vienne, malgré une assemblée générale aussi paisible qu’un déjeuner de famille où personne n’est d’accord sur rien. La décision est tombée après un vote secret, secret au sens où tout le monde savait déjà comment chacun allait voter. Sitôt l’annonce faite, plusieurs délégations ont choisi la sortie discrète, parmi lesquelles les Pays-Bas, l’Irlande, la Slovénie et surtout l’Espagne, qui a vu dans la confusion ambiante une échappatoire qu’on pourrait presque qualifier de poétique.

Madrid a expliqué son retrait par la situation internationale, mais personne n’a pu s’empêcher de remarquer que la perspective d’un nouveau passage en finale après la vingt-quatrième place de l’an dernier n’avait rien d’un horizon inspirant. On a parfois dit que l’Espagne adorait le drame. Cette fois, elle l’a transformé en art de vivre, en annonçant également qu’elle ne diffuserait même pas l’édition à la télévision. Une manière élégante de dire qu’on préfère regarder pousser les citronniers plutôt que revivre un traumatisme auditif.

Pendant ce temps, le président Herzog célébrait la nouvelle en proclamant que c’était une victoire sur ceux qui voudraient faire taire Israël, ce qui donne à penser que le concours de l’Eurovision sert désormais aussi de compétition internationale de rhétorique. Certains en ont profité pour se demander ce que deviennent les répétitions vocales dans tout cela, car il serait regrettable de se battre pour chanter devant l’Europe sans vérifier que la tonalité n’a pas glissé entre deux communiqués.

La réunion avait été ponctuée d’un vote sur des changements du règlement, un texte si dense qu’on n’aurait pas été surpris d’y trouver des notes de bas de page demandant une lampe de bureau et un dictionnaire. Les nouveaux dispositifs empêchent un second scrutin susceptible d’exclure Israël et donnent davantage de poids aux jurys nationaux dans les demi-finales. Le public, jusque-là capable de voter avec l’énergie d’un passionné qui pianote compulsivement, sera désormais limité à dix voix, ce qui brise les ambitions de plusieurs électeurs qui avaient fait de leur index un outil politique. Toute poussée de votes jugée anormale sera annulée, ce que certains interprètent comme une méthode subtile pour contenir toute effervescence pro-israélienne, et d’autres comme une opération de jardinage visant à désherber l’imprévisible.

Les délégations opposées à la participation d’Israël, dont l’Espagne, la Turquie, la Slovénie et la Belgique, avaient depuis des mois répété leurs arguments avec la conviction d’un chœur antique. D’autres, comme la Suède et le Royaume-Uni, s’efforçaient de rappeler que l’Eurovision, dans son essence, serait un espace sans politique, un rêve un peu naïf qu’on aurait envie d’encadrer pour le préserver du réel. Londres insistait toutefois sur la nécessité de maintenir une séparation stricte entre la radiodiffusion publique israélienne et le pouvoir politique, une façon polie de dire qu’il est difficile de chanter juste quand la partition est écrite à trop de mains.

S’il fallait résumer la journée, on pourrait dire que l’Eurovision n’a jamais semblé autant lui-même. Politique. Un mélange fascinant de diplomatie, de passions musicales, de sensibilités froissées et de décisions prises entre deux subventions. Israël chantera donc. Gagnera. Espérons-le, comme ça en 2027 nous jouons à domicile. L’Espagne fera une pause méditative et Vienne se prépare déjà à accueillir une édition où la scène promet d’être plus calme que les réunions qui l’ont rendue possible. À ce rythme-là, on finira peut-être par découvrir que le véritable concours ne se joue pas sur scène mais autour de la table où l’on discute pour savoir qui a le droit d’être kitch, qui a le droit de chanter faux en paix. Finalement les négociations, c’est l’enfance de l’art.

Rachel A. Silberman

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