Le patinage ressemble parfois à une fête qui aurait trouvé le moyen de glisser sur de la glace. On croit assister à une compétition, on se retrouve soudain au cœur d’une célébration, emporté par un tempo qui déborde du cadre sportif et va toucher quelque chose de plus profond. Lorsque Mark Kondratiuk a lancé sa course sur Hava Naguila, personne ne s’attendait à ce que les premiers pas balayent aussi largement les frontières habituelles entre les cultures, les récits, les imaginaires. C’était un moment d’allégresse pure, une montée d’énergie qui transformait la patinoire en scène de joie partagée.
La musique s’enroulait autour de lui comme un fil incandescent. On sentait qu’il connaissait chaque accent de la mélodie, qu’il s’en emparait non pour la détourner mais pour la propulser dans un espace inattendu. Les spectateurs russes ont immédiatement reconnu la clameur du refrain. Les internautes israéliens, eux, ont vu circuler la vidéo comme une bouffée d’air frais, comme une preuve que les symboles vivent, voyagent et brillent même là où on les attend le moins. Dans les tribunes, on percevait l’excitation qui précédait chaque volte, chaque saut, chaque accélération. À travers les écrans, la même sensation gagnait ceux qui découvraient la scène. On aurait pu croire à une improvisation fiévreuse, mais la chorégraphie avait été construite avec exactitude par Nikita Mikhailov et Petr Chernyshev, deux maîtres du rythme et du geste.
À Saint-Pétersbourg, lors des contrôles de septembre, il avait déjà provoqué un enthousiasme similaire. À Moscou, dans les étapes du Grand Prix, la salle entière semblait rebondir au même tempo que lui. Un Axel surgissait au point culminant de la phrase musicale, un Lutz s’envolait avec l’allégresse d’un orchestre de fête. Ce n’était plus une compétition mais une démonstration de ce que peut devenir une mélodie quand un interprète ne se contente pas de la suivre mais la célèbre. Zusha ne chantait pas, mais l’esprit des soirées où l’on danse en cercle se retrouvait là, transposé sur des lames d’acier. On comprenait pourquoi il répétait que cette idée trottait dans son esprit depuis longtemps. Certains projets demandent leur saison. Celle-ci était la sienne.
Les médias sportifs russes n’y ont vu ni provocation ni message codé. Ils ont salué l’audace du choix, l’énergie contagieuse, la dimension de showman qu’il dégage dès qu’il prend de la vitesse. Les fans ont relayé l’éclat de son sourire après les pirouettes, le plaisir visible qu’il prenait à offrir ce tourbillon à un public habitué à des partitions plus classiques. À l’international, d’autres regards se sont posés sur la performance, avec parfois une émotion moins sportive et plus symbolique. Le programme résonnait tout autrement dans un monde troublé. Mais ce n’était pas un discours, seulement une offrande de lumière.

Ce qui frappait aussi, était la coexistence avec la musique de la liste de Schindler. Une même saison portait ces deux pôles, la fête et la mémoire, le tempo bondissant et le fil grave du violon. Il n’a jamais prétendu que l’un expliquait l’autre. Laissons les analyses se perdre dans les diagonales. Peut-être faut-il simplement accepter qu’un artiste se dresse parfois au centre de la glace comme un prisme, capable de renvoyer des couleurs multiples sans qu’aucune ne contrarie l’autre.
La vidéo a continué de circuler. Certains y voyaient un geste, d’autres une prouesse, d’autres encore une étincelle de fraternité involontaire. Ce qui demeurait constant, c’était cette sensation de vitalité irrépressible. Un Russe patinant sur l’un des chants les plus célèbres de la tradition juive. Un garçon qui n’a jamais revendiqué cette identité et qui pourtant en épouse le souffle. Le public se levait parfois avant même la dernière note. Il y avait des sourires dans les couloirs et sur les réseaux. Quelque chose avait circulé qui dépassait la technique, les scores ou les analyses. Une sorte de lumière simple, presque enfantine, assez rare pour qu’on la remarque. Et c’est cela qui rendait le spectacle précieux. Voilà pourquoi le souvenir de cette performance fait encore vibrer ceux qui l’ont vue. Elle a rappelé à chacun que la joie n’a pas besoin de justification, qu’elle traverse les frontières avec une élégance que les discours n’atteignent jamais.

Suite à cette prestation, dans les médias sportifs russes, l’expression « Давайте возрадуемся » apparaît comme une sorte de cri d’enthousiasme lancé au moment où Mark Kondratiuk entame son programme sur Hava Naguila. C’est une formule très vive, typique du ton exalté des commentateurs sportifs russes, qu’on pourrait traduire par « Réjouissons-nous » ou « Allons, réjouissons-nous ! ». Elle est utilisée pour souligner l’énergie débordante de sa prestation, l’élan festif de la musique et la réaction immédiate du public. Pour les commentateurs, c’est un appel collectif, presque un mot d’ordre joyeux, qui accompagne l’entrée du patineur dont la chorégraphie est perçue comme une véritable explosion de vitalité. Dès lors, le titre s’imposait de lui-même : « Réjouissons-nous ! »
Rachel A. Silberman






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