Un pressoir taillé directement dans la pierre, vieux d’environ cinq millénaires, a surgi de la terre brune à l’est de Tel Megiddo. L’apparition d’une telle structure dans le paysage archéologique du Levant sud oblige à reconsidérer les débuts mêmes de la viticulture cananéenne. L’installation appartient à la phase IB du Bronze ancien, au moment précis où l’urbanisation s’enracine dans la vallée de Jezréel. Tout indique que cette communauté naissante maîtrisait déjà une chaîne technique complète : une surface de foulage légèrement inclinée, soigneusement polie par l’usage, menait à une cuve de collecte creusée plus bas, formant un dispositif qui n’exige aucune extrapolation pour comprendre son fonctionnement. La rareté d’exemplaires datables avec certitude rend celui-ci particulièrement précieux, car il fournit une preuve tangible de la production viticole dans une région où l’on n’avait jusqu’ici que des arguments indirects : restes de pépins anciens, installations plus tardives, importations potentielles d’amphores. Ici, la preuve est incrustée dans le calcaire.
Autour de l’installation, les archéologues ont mis au jour les traces d’un quartier d’habitat qui s’étendait bien au-delà des limites supérieures du tell. Ce déploiement confirme que le centre de Megiddo, loin d’être un noyau circonscrit, polarisait une occupation diffuse faite de maisons de pierre sèche, de zones de travail et de dispositifs agricoles. Le pressoir appartient à ce tissu quotidien, inscrit dans une économie en voie de spécialisation. Il révèle un monde où la vigne n’était pas un simple produit d’appoint, mais un marqueur de richesse, un vecteur de transformation et possiblement un bien rituel.

À quelques dizaines de mètres, un autre ensemble a émergé, déposé près d’un affleurement rocheux qui a vraisemblablement servi d’autel. Là, un dépôt intentionnel de récipients a été retrouvé, non pas brisé comme souvent, mais en grande partie intact, ce qui est exceptionnel dans l’archéologie cananéenne du Bronze récent. Les objets forment un assemblage cohérent : une maquette miniature de sanctuaire, des jarres locales, des cruches chypriotes aux formes caractéristiques, et surtout un vase zoomorphe figurant un bélier, accompagné de petits bols associés. La conservation de ce dispositif complet permet pour la première fois de comprendre la logique d’une libation cananéenne populaire. Le petit bol fixé sur le flanc du bélier jouait le rôle d’entonnoir ; un autre, muni d’une poignée, servait à verser le liquide, tandis que la tête de l’animal, transformée en bec verseur, délivrait goutte à goutte un vin, une huile ou un lait sacrifié dans un récipient posé devant lui. Une telle mise en scène liturgique, jusqu’ici surtout théorisée à partir de fragments, prend ici une forme concrète.
La localisation du dépôt intrigue autant que les objets. Il est placé en contrebas, à l’extérieur des murs de la ville, mais en relation visuelle directe avec la zone sacrée de Megiddo. Ce geste spatial dessine les contours d’un culte périphérique, un culte non officiel, pratiqué par des agriculteurs ou des habitants venus des champs voisins, qui ne franchissaient pas nécessairement les portes du sanctuaire urbain. On imagine ces hommes et ces femmes s’arrêtant au pied de l’affleurement rocheux, déposant leurs jarres scellées ou inclinant leur petit bélier de céramique pour offrir au divin la première liqueur de la saison, un vin déjà chargé de symboles dans les traditions levantines. La dimension populaire de ce rituel complète le récit longtemps dominé par les temples formels et les liturgies des élites.
Ces découvertes, issues d’une fouille préventive menée sur plus d’un kilomètre dans le cadre de l’aménagement de la Route 66, invitent les chercheurs à recomposer un paysage religieux et économique plus nuancé. L’extension de l’habitat, l’ancienneté de la production viticole, le caractère importé de certaines cruches, la présence d’objets rituels intacts et leur disposition soigneusement ordonnée dessinent un continuum de pratiques couvrant près de deux millénaires. Ce corridor fouillé aux marges du tell n’est plus un simple espace de passage : il devient un observatoire décisif de la vie quotidienne, des échanges régionaux, des premiers réseaux proto-urbains et des expressions les plus discrètes du sacré cananéen. L’archéologie y gagne un jalon rare, un moment où des gestes techniques et des gestes rituels, séparés par des siècles, dialoguent soudain dans la même tranche de terre.
Rachel A. Silberman






Laisser un commentaire