SABABA : Un mot sur votre nouveau spectacle ?

Michel Boujenah : Il s’intitule « adieu les magnifiques ». J’ai décidé de dire adieu aux trois personnages que j’aime tant. Ils sont drôles et bouleversants. Ils sont la version imaginaire de la génération de mon père. Bien avant internet et le reste, ils s’inquiétaient de savoir si on se souviendrait d’eux, dans deux ou trois générations. Ils disaient souvent que dans deux ou trois générations, on croirait que « les magnifiques » c’était une marque de fromage. Le décalage entre eux et leurs petits enfants est tel qu’ils sont sûrs qu’ils vont disparaître. Mais c’est sans compter sur le bon dieu qui viendra à leur secours.  Alors à travers le rire et l’humour qui les caractérise, ils vont se battre et bien entendu gagner.

Les petits-enfants ce sont les même que Viv dans « Less than kosher » ?

Michel Boujenah : Ça pourrait. J’adore ce film. Une jeune femme « mauvaise juive » mais qui a une voix exceptionnelle et que le rabbin embauche pour devenir le chantre de sa synagogue, magnifique. C’était mon film préféré. C’est marrant, parce que j’ai intégré l’histoire de ce film comme s’il se passait en Israël. Parce que ça ressemble tellement à la vie à Tel Aviv, cette histoire, de cette fille qui est déchirée entre la tradition et la modernité. Son envie de vivre dans le monde d’aujourd’hui comme le fils du rabbin, qui fait exprès par provocation de fumer le samedi, de boire de l’alcool, … Et en même temps, forcément, elle se découvre ou redécouvre en chantant de la liturgie juive. Ça illustre très bien la phrase du Talmud qui dit : « Jette ton bâton en l’air, on tombe toujours à la même place ». Tu ne peux pas échapper à qui tu es. J’en suis la preuve vivante. J’ai quand même vécu jusqu’à 25, 26 ans comme « un presque pas juif ».

Qu’est-ce qui s’est passé ?

Finalement je suis revenu, mais par des tas de chemins compliqués. Des enfants handicapés mentaux avec qui je travaillais, m’ont rendu jaloux de la qualité du travail qu’ils faisaient. J’ai eu envie de faire comme eux. Ils étaient dans des écoles, où il n’y avait que 10 élèves par classe, entourés de psychiatres et tout ça. Ils étaient éparpillés dans différents lycées à Paris. C’était une espèce de mini-ghetto dans les lycées. Tout le monde les appelait les fous, moi ils m’ont donné l’envie.

Des enfants Juifs ?

Juifs dans la mesure où ils étaient dans un ghetto. Juifs dans la mesure où ils étaient minorité au milieu d’une grande majorité et considérés comme différents. Et eux-mêmes se voyaient comme ça d’ailleurs. Le jour où ils ont vu Volodia, ils se sont tellement identifiés qu’ils ont fait un spectacle sur la folie et c’était extraordinaire. Ils avaient énormément de succès à l’époque. Tous les psychiatres venaient, les gens venaient de partout pour voir leur spectacle à la fin de l’année. C’était incroyable. J’avais une demi-page dans le Monde. C’était phénoménal. Il y a très longtemps, j’ai 71 ans. J’en avais, à l’époque, 22 ans. Au bout d’un moment, j’étais jaloux. Ce n’était pas moi qui faisais le spectacle. Je n’écrivais pas. Moi, j’étais celui qui permettait. Je me persuadais que c’était possible, en leur disant que c’était possible. Et j’ai voulu faire comme eux. Et puis, il y a eu la découverte de l’antipsychiatrie. Je venais d’un théâtre militant. Je venais de l’extrême-gauche. Je venais d’un endroit où on ne parlait pas de soi. Les cours au Collège de France de Michel Foucault. Il y avait tout un bordel. Les retrouvailles avec des copains de Tunis avec qui j’allais manger des merguez et tout ça, j’avais oublié presque.

Aussi en famille ?

À 22 ans ? J’allais manger le couscous chez ma mère mais c’était juste culinaire. Il n’y avait pas de symbolique derrière pour moi. Je ne m’en rendais pas compte en tout cas. Et puis, j’ai décidé de faire un spectacle sur une métaphore autour de mon histoire. Parce que je ne ressemble pas du tout à mes personnages. Je suis un intellectuel, fils d’un médecin juif tunisien, communiste, intello, très cultivé. Mais c’est mon peuple. Avec ce spectacle, tout d’un coup, tout devenait clair. Il n’y avait plus de brouillard.

C’est ainsi que la réussite arriva ?

Ce fut laborieux, à 25 ans toujours rien. J’étais désespéré. Un jour, mon père me demande ce que je veux faire de ma vie et je me suis effondré en larmes. Les enfants, eux, faisaient des succès. Grâce à eux, pas grâce à moi. JE me disais : « Mais je suis de la merde, en fait ». J’étais au bout du rouleau. J’ai commencé ce métier, j’avais 17 ans. Ça faisait des années que je me battais. J’ai créé plein de spectacles avec ma troupe. On n’avait jamais que trois spectateurs. Je ne souffrais pas quand je travaillais. J’étais plein d’énergie, plein de force, plein d’envie, plein de rêve. Mais je faisais fausse route. C’est là que je me suis rendu compte que le théâtre, si on n’a pas de public, il ne sert à rien. Ce n’est pas comme un film ou un livre de la musique. Un livre, il peut être lu par trois personnes et puis 50 ans après, il y a un mec qui peut le découvrir et dire c’est génial. Pas le théâtre, pas le spectacle vivant. J’ai dit à mon père, ça ne sert à rien de faire des spectacles où il n’y a personne dans la salle.

Et la réussite ?

Elle arriva le jour où j’ai fait un spectacle sur un petit juif qui arrive à Paris, à Sarcelles. Et là, c’est parti. Non seulement j’ai trouvé un bonheur fou à le faire, mais le public aussi. Il y avait la rencontre. C’est pour ça que cette histoire de « Less than kosher » et le personnage de cette fille résonnent en moi très fort.

Eden Levi Campana

(*) Ziv Avner : « L’humour en éducation : approche psychologique »

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